Santé mentale : les jeunes filles passent à l’action

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Par Lia De Pauw et Juniper Glass

De la Fondation filles d’action

En 2008, la Fondation filles d’action publiait un rapport intitulé The Need for a Gender-Sensitive Approach to the Mental Health of Young Canadians [De la nécessité d’une approche sensible au genre pour promouvoir la santé mentale des jeunes au Canada]. L’extrait suivant fournit un aperçu de son contenu et de ses recommandations.

Deux grands enjeux en matière de santé concernent les jeunes Canadiens et Canadiennes à l’heure actuelle, à savoir la santé mentale et la maladie mentale. Or les services consacrés aux enfants et aux jeunes en ce domaine sont fragmentés et sous‑financés, à tel point que les qualifier de laissés-pour-compte du système serait en deçà de la réalité. Si l’on veut combler les lacunes actuelles, se contenter d’améliorer l’intervention et le traitement précoces ne suffira pas. En effet, il faudra aussi envisager les facteurs qui influent sur la santé mentale des jeunes en amont et formuler des pistes de solution.

En préparant le présent rapport, nous avons voulu contribuer à améliorer l’efficacité des politiques, des programmes et des services de promotion de la santé mentale et de prévention de la maladie mentale s’adressant aux enfants et aux jeunes du Canada. Nous avons cherché à démontrer que pour répondre aux besoins, il faut tenir compte du genre et d’autres formes de spécificité, en s’interrogeant notamment sur l’incidence des caractéristiques sociales et économiques sur les résultats pour la santé. Nous présentons également des recommandations, un aperçu des approches prometteuses et une liste des lacunes à combler en matière de données probantes.

Notre rapport fait état des connaissances actuelles sur la santé mentale des jeunes Canadiens et Canadiennes âgés de 10 à 24 ans, tout en fournissant des pistes d’explication concernant le caractère lacunaire des données à notre disposition. Pour ce faire, nous avons dépouillé la littérature grise publiée de 2000 à 2008 sur la santé mentale et la maladie mentale chez les jeunes. Également, nous avons examiné des données antérieures à 2000, ainsi que des données recueillies aux États-Unis là où les sources canadiennes étaient insuffisantes.

LE FAIT D’APPARTENIR À UN SEXE A-T-IL UNE INCIDENCE SUR LA SANTÉ MENTALE DES JEUNES?

Portrait des différences entre les sexes

Les données colligées à partir des enquêtes nationales et provinciales nous brossent un portrait de la santé mentale des jeunes au Canada.

 

Santé mentale

  • Les jeunes femmes sont plus susceptibles de déclarer subir un stress constant que les jeunes hommes (44,0 % c. 28,7 %).
  • En Colombie-Britannique, les filles autochtones sont plus susceptibles de ressentir une détresse profonde que les filles non autochtones (14 % c. 10 %). Au sein de la population autochtone, cet état de détresse est plus fréquent chez les filles que les garçons (14 % c. 5 %).
  • On observe chez les adolescentes, à mesure qu’elles parviennent à la maturité, une diminution progressive de la confiance en soi, à la différence des garçons. En 2002, 4,7 % des filles de sixième année ont dit manquer de confiance en elles, comparativement à 17,5 % chez celles de dixième année.

Maladie mentale

  • On relève systématiquement des taux de dépression plus élevés chez les adolescentes que chez leurs homologues masculins; la proportion est de 2 pour 1 en moyenne.
  • Les jeunes femmes sont plus susceptibles que les jeunes hommes à avoir envisagé le suicide (18,6 % c. 12,1 %) ou d’avoir tenté de se suicider (5,9 % c. 2,2 %). Dans le groupe de 10 à 14 ans, les filles risquent cinq fois plus de séjourner à l’hôpital. Le taux de mortalité attribuable au suicide, par contre, est 2,8 fois plus élevé chez les jeunes hommes que chez les jeunes femmes.
  • Les jeunes hommes sont susceptibles d’être hospitalisés pour un problème de santé mentale ou de toxicomanie deux fois moins souvent que les jeunes femmes (1,9% c. 4.1%).
  • Les jeunes femmes âgées de 15 à 24 ans sont plus enclines que leurs homologues masculins à signaler un manque de services pour combler un besoin relatif à leur santé mentale ou un problème de toxicomanie (27,6 % c. 17,5 %).

On ne peut donc nier que des différences existent entre les jeunes de sexe féminin et masculin relativement à de nombreux indicateurs. De manière générale, ces données révèlent que les filles et les jeunes femmes ont tendance à intérioriser les aspects relatifs à la santé et à la maladie mentales, alors que les garçons et les jeunes hommes tendent à les extérioriser.

 

Prévalence au cours d’une vie de certaines maladies mentales chez les jeunes de 15 à 24 ans

(Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, 2002)

Maladie mentale                                                                             Sexe féminin                   Sexe masculin

Dépression                                                                                          13,9 %                              6,6 %

Troubles anxieux                                                                                  14,7 %                              9,6 %

Troubles alimentaires                                                                            1,5 %                                 n/d

Proportion de la population répondant aux critères de                               5,5 %                               11,6 %

consommation d’alcool ou de drogues illicites au cours de leur vie        

 

Prévalence de certains indicateurs d’extériorisation chez les élèves ontariens

(Sondage sur la consommation de drogues et la santé des élèves de l’Ontario, 2005)

Indicateurs                                                                                          Filles                                 Garçons

Comportement délinquant                                                                      10 %                                  16 %

Comportement violent                                                                             7 %                                  16 %

Intimidation                                                                                          25 %                                  29 %

Jeu excessif                                                                                           2 %                                    7 %

D’autres facteurs s’ajoutent à celui de l’appartenance à un sexe. Même si la plupart des enquêtes ne fournissent pas de données ventilées selon le groupe ethnoracial ou le statut de nouvel arrivant, tout indique que ces facteurs ont également une incidence. En Colombie-Britannique, par exemple, les données révèlent de moins bons résultats pour la santé mentale et la maladie mentale chez les jeunes autochtones par rapport à leurs homologues non autochtones. Des études menées aux États-Unis donnent à penser que ce constat s’applique également à d’autres groupes racialisés. À titre d’exemple, la dépression est un phénomène plus courant au sein des groupes racialisés, sans égard au sexe, que dans la population de race blanche.

La « racialisation » désigne les processus complexes par lesquels certains groupes ethnoraciaux sont soumis à un traitement différencié et inégal qui donne lieu à des iniquités sur le plan social, économique et politique. L’adjectif « racialisé » s’applique aux groupes soumis à ces processus. (Access Alliance, 2007)

Les observations précédentes sur les indicateurs soulèvent des questions importantes. Comment expliquer les écarts entre les populations de jeunes? Que signalent-ils? Les facteurs à l’origine de ces différences posent-ils problème? Les réponses à ces questions, nous les avons cherchées dans les études qualitatives à notre disposition et dans la théorie de l’inégalité.

POURQUOI OBSERVE-T-ON DES VARIATIONS ENTRE LES DIFFÉRENTS GROUPES DE GARÇONS ET DE FILLES?

Comprendre l’incidence des facteurs conjugués du sexe, de la pauvreté, de la racialisation, de l’appartenance à un groupe autochtone et autres sur la santé mentale des jeunes.

Au Canada, la population des enfants et des jeunes se caractérise par sa grande diversité, le produit de différences liées au sexe, aux antécédents ethnoraciaux, à l’appartenance à un groupe autochtone, à la pauvreté, à la capacité, au statut de nouvel arrivant et à l’orientation sexuelle. Chacune de ces caractéristiques suscite des appréciations et des réactions variées au sein de la société canadienne, ce qui conduit à des inégalités en matière d’exposition aux facteurs de risque ou de protection, de résultats pour la santé et d’accès aux services de santé.

La socialisation des femmes et des hommes a une incidence particulièrement importante sur la vie des jeunes et leur santé mentale. Tous les jours, les jeunes sont bombardés de messages et d’images sur les rôles, les attributs, les identités et les attentes censés convenir aux membres de chaque sexe. S’ajoutent à ceci d’autres facteurs comme l’éducation, la santé et les institutions; les rapports avec les parents, les enseignants et les autres adultes; les relations avec les pairs.

Tous ces éléments créent une pression susceptible d’avoir des répercussions négatives sur la santé mentale des filles et, comme le démontre de plus en plus la recherche, celle des garçons. Tout porte à croire également que chaque sexe apprend à s’adapter aux difficultés de la vie de façon différente. Ainsi, les filles auraient tendance à intérioriser les problèmes et les garçons, à les extérioriser.

Le genre se conjugue à d’autres facteurs socioéconomiques qui ont une incidence sur la santé mentale, dont l’origine ethnoraciale; l’appartenance à un groupe autochtone; la pauvreté; l’(in)capacité; le statut de nouvel arrivant; l’orientation sexuelle. À titre d’exemple, les jeunes autochtones subissent de nombreuses inégalités d’ordre social, politique et économique qui prennent racine dans l’Histoire. Une histoire marquée par l’oppression culturelle ainsi que la pauvreté, le racisme, les répercussions intergénérationnelles des pensionnats et le manque d’accès aux programmes de santé, de protection sociale et d’éducation.

De telles conditions augmentent les chances, pour les jeunes autochtones, d’être exposés à un large éventail de facteurs de risques susceptibles d’affecter leur santé mentale. Au sein des groupes racialisés, où prédominent la concentration de la pauvreté et la précarité des revenus, les enfants et les jeunes sont eux aussi exposés à des risques multiples, tandis que les facteurs de protection sont peu nombreux. Les préjugés sociaux qui accordent la prérogative à la peau blanche et à la culture des Blancs ont également une incidence sur la santé mentale des jeunes issus des groupes racialisés. Alors que tous les jeunes doivent lutter pour acquérir une identité, ceux qui appartiennent à un groupe racialisé doivent « surmonter d’autres difficultés encore, dont celles d’être étiquetés "autre", "différent" ou "étranger". »

Outre l’expérience de la racialisation, les jeunes qui sont nouveaux arrivants subissent un stress associé à l’établissement et à l’adaptation culturelle. Les jeunes réfugiés des pays en guerre doivent parfois se remettre de traumatismes. Ils doivent aussi s’intégrer à un nouveau milieu scolaire ou retourner à l’école après une longue absence.

CONCLUSION ET RECOMMENDATIONS

La recherche actuelle indique qu’il existe des différences marquées, en ce qui concerne les résultats pour la santé mentale, entre les jeunes de sexe féminin et masculin au Canada. Elle nous amène à conclure que ces écarts ont un rapport avec les inégalités et les iniquités engendrées par un certain nombre de facteurs sociaux et économiques, dont celui du genre. D’où la nécessité d’une approche sensible au genre et à diversité, car elle permettrait de concevoir des politiques, des programmes et des services de promotion et de prévention adaptés aux réalités des jeunes. Les recommandations suivantes s’inspirent de notre examen de la documentation à ce sujet.

I) ÉLABORER ET COORDONNER UN CADRE D’ACTION POUR LA PROMOTION DE LA SANTÉ MENTALE ET LA PRÉVENTION DE LA MALADIE MENTALE CHEZ LES ENFANTS ET LES JEUNES

Selon l’Organisation mondiale de la santé (2005), les politiques et la législation sont des instruments importants pour assurer la santé mentale des enfants et des jeunes. Le cadre d’action proposé devrait s’inscrire dans une perspective de santé publique. Il devrait élargir l’approche actuelle axée sur le traitement et favoriser la promotion et la prévention en amont, en appuyant le développement sain de tous les enfants et tous les jeunes et en consacrant des ressources et des services particuliers aux plus vulnérables.

II) INSCRIRE LES POLITIQUES, PROGRAMMES ET SERVICES DANS UNE APPROCHE SENSIBLE AU GENRE ET À LA DIVERSITÉ

L’efficacité de tout programme ou cadre d’action pour la santé mentale dépend de sa sensibilité aux différences entre les sexes et à d’autres formes de diversité, ainsi qu’aux inégalités relevées au sein même de la population des enfants et des jeunes au Canada. Lorsqu’elle est appliquée de façon exhaustive, l’analyse comparative entre les sexes (ACS) permet de cerner les facteurs distinctifs sur le plan des résultats pour la santé, des trajectoires individuelles et de l’accès aux services, en tenant compte non seulement du genre, mais aussi des conjonctions de facteurs tels que le statut socioéconomique, l’origine ethnoraciale, l’appartenance à un groupe autochtone et d’autres.

III) APPROFONDIR LES CONNAISSANCES SUR L’INCIDENCE DU GENRE ET DES AUTRES FORMES DE DIVERSITÉ

La pertinence et la qualité des faits dont on dispose ont un effet déterminant sur l’efficacité des mesures de protection et de prévention en matière de santé mentale des jeunes. Il est nécessaire de continuer à recueillir des données sur un ensemble d’éléments : les résultats pour la santé; les inégalités entre les populations de jeunes en matière de santé; les trajectoires qui conduisent à ces écarts; l’efficacité des cadres d’action, des programmes et des services en matière de santé mentale.

IV) INVESTIR DANS DES PROGRAMMES DE PROMOTION DE LA SANTÉ MENTALE SENSIBLES AU GENRE ET À LA DIVERSITÉ, QUI FAVORISERONT L’AUTONOMISATION DES JEUNES DANS LEURS MILIEUX DE VIE

La promotion de la santé mentale chez les jeunes et les enfants exige la mise en place de programmes améliorés, et en nombre plus élevé. Qu’elles proviennent du domaine de la promotion de la santé ou du développement de la personne, toutes les données montrent que participer pleinement à son milieu de vie a des effets positifs sur la santé et le développement. Le fait pour les jeunes de contribuer à la vie sociale et d’agir sur des questions qui les touchent directement contribue à leur autonomisation; c’est là une condition essentielle au développement d’une bonne santé mentale.

Cherchant à trouver des solutions aux problèmes que connaissent les filles en matière de santé et de développement, certains organismes jeunesse ont mis sur pied des programmes qui favorisent le renforcement de l’autonomie par l’action sociale. En règle générale, ces programmes proposent des activités axées sur le développement des connaissances, de la pensée critique et des compétences; des espaces sûrs dans lesquels les jeunes filles peuvent se confier et se rendre compte qu’elles ne sont pas seules; des rencontres avec des modèles d’identification; un cadre d’apprentissage et de renforcement de l’autonomie par l’action sociale. Ce type de ressource pourrait être étendu aux programmes de promotion de la santé mentale qui s’adressent à d’autres populations de jeunes, par exemple, les nouveaux arrivants et les jeunes hommes.

Nous recommandons la création de projets pilotes pluriannuels, fondés sur une approche sensible au genre et à la diversité, qui auront pour but de renforcer l’autonomisation des jeunes et à améliorer leur résilience. Par ailleurs, il faudra consacrer des ressources adéquates à l’évaluation et au transfert des connaissances, dans l’optique de créer dans d’autres communautés au Canada des programmes qui porteront des fruits.

V) ÉTABLIR DES MILIEUX FAVORABLES

Il sera nécessaire de mettre en œuvre des interventions locales visant à créer des milieux propices au développement des jeunes et de leur santé mentale, notamment, assurer l’accès à des ressources sociales et matérielles en matière de promotion. De plus, il faudra établir des programmes, universels et ciblés, dont la mission sera de renforcer les facteurs de protection et d’atténuer les facteurs de risque au sein de milieux déterminants, soit la famille, l’école et la communauté. Ces programmes devraient avoir pour objectif de réduire la pauvreté et la violence, d’améliorer le degré de préparation et de motivation des élèves et d’offrir une vaste gamme d’activités parascolaires accessibles et d’occasions d’apprentissage non formel.

Article adapté du résumé d’un rapport intitulé The Need for a Gender-Sensitive Approach to the Mental Health of Young Canadians, publié en juin 2008 par la Fondation Filles d’action.

 Originaire de Montréal, Juniper est écrivaine, mère de famille et directrice du développement à la Fondation Filles d’action. Lia De Pauw, M.Sc.S., agit à titre de conseillère sur la promotion de la santé des jeunes au Canada et à l’étranger. Elle collabore avec des jeunes à l’étude des facteurs sociaux, économiques, politiques et historiques qui ont une incidence sur leur vie et leur santé et à l’élaboration de moyens d’action.

On peut consulter la version intégrale du rapport et la liste complète des références bibliographiques à l’adresse ci-dessous (rapport en version anglaise seulement).

Site de la Fondation Filles d’action : www.powercampnational.ca/fr