Et les soignantes, qui s’en occupe ? Un symposium se penche sur la santé mentale des travailleuses de la santé

Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable

Par Joanne Havelock

Centre d’excellence pour la santé des femmes – région des Prairies

On reconnaît de plus en plus que l’anxiété, la dépression, le stress et la toxicomanie, ainsi que de nombreux autres symptômes associés à une santé mentale déficiente, comptent parmi les problèmes de santé au travail que connaît le personnel de la santé. Outre les coûts sociaux qu’elle entraîne, une santé mentale déficiente se traduit également par du temps de travail perdu ainsi que des coûts financiers aussi bien pour les individus que le système de santé.

La santé mentale des soignantes est un problème qui nous concerne toutes et tous, personnel de la santé et patients, familles et collectivités. Les femmes sont particulièrement touchées par cette question. En effet, le milieu de la santé emploie un cinquième des travailleuses actives. De plus, les femmes forment 80 % de la main-d'œuvre du secteur; elles sont médecins, infirmières, aides-infirmières, cuisinières, préposées à l’entretien, aides-diététistes, commis, administratrices ou blanchisseuses. Enfin, elles dispensent l’essentiel des soins personnels non rémunérés prodigués à des proches et à des amis, notamment les soins physiques directs.

En novembre dernier à Vancouver, cinquante chercheuses, praticiennes et décideurs de tout le Canada se sont réunis afin d’examiner ce thème en détail, dans le cadre d’un symposium sur la santé mentale des travailleuses de la santé* organisé par Femmes et réforme du système de santé (FRSS) et le Centre d’excellence pour la santé des femmes – région de la Colombie-Britannique. Ces spécialistes de la santé mentale, du genre et du travail de la santé ont tenté de répondre à quatre questions :

  1. Pourquoi la santé mentale est-elle un enjeu pour les femmes?
  2. Quels sont les aspects de cet enjeu?
  3. Qui sont les femmes concernées?
  4. Quelles sont les mesures d’action à prendre? Qui doit les mettre en œuvre (gouvernement, organismes, associations locales)?

Selon Pat Armstrong, présidente de Femmes et réforme du système de santé et professeure de sociologie à l’Université York, « la santé mentale se définit, se vit et s’envisage différemment selon qu’on est une femme ou un homme ». « Il nous faut donc envisager ces questions à la lumière des répercussions sur le corps des femmes et situer ces corps ainsi que le travail de prestation des soins dans le cadre de leurs vies respectives. » Cette mise en contexte, poursuit Armstrong, permet de constater que le stress que subissent les travailleuses de la santé dans le cadre du travail rémunéré a des répercussions sur leurs responsabilités et leurs rapports familiaux et, qu’en contrepartie, le stress causé par la prestation des soins au foyer peut nuire à leur capacité de bien fonctionner au travail.

Un éventail de questions connexes ont été analysées au cours du symposium. Elaine Enarson, une spécialiste des catastrophes et du genre, a parlé du rôle que jouent les soignantes de première ligne en temps de catastrophe ou d’urgence et des répercussions qu’elles subissent en tant qu’intervenantes rémunérées ou bénévoles. Carol Amaratunga, doyenne de la recherche appliquée au Justice Institute of British Columbia, a expliqué en quoi avait consisté son travail pendant l’épidémie de SRAS. Cyndi Brannen, associée de recherche à l’Université Dalhousie, a traité pour sa part des effets biologiques et psychologiques associés à la prestation des soins et au stress secondaire chez les femmes et les familles de militaires. « S’il fallait désigner une superhéroïne, elle serait fournisseuse de soins », a-t-elle affirmé. La chercheuse s’est empressée d’ajouter, toutefois, que les compétences et le dévouement de ces superhéroïnes sont méconnus, tout comme le stress et les traumatismes qu’elles subissent, puisqu’il s’agit de travail féminin.

Deux séances de la rencontre portaient sur la prestation prolongée des soins, la première sur les soins aux malades chroniques et la deuxième sur les soins à domicile. Un rôle largement assumé par des soignantes rémunérées ou non, infirmières, auxiliaires, conseillères, intervenantes à domicile et mères de famille. Cathy Walker, ex-directrice de la santé et de la sécurité au Syndicat canadien des travailleurs de l’automobile, Karen Messing, professeure de biologie à l’Université du Québec à Montréal et Margaret Denton, directrice des études en gérontologie à l’Université MacMaster, ont décrit les éléments déterminants pour la santé mentale dans le milieu de travail, tout en évoquant le contexte actuel des réformes de la santé. La sécurité d’emploi, la charge de travail, le travail par quarts, le pouvoir de décision, le genre, le travail d’équipe et l’équilibre entre vies professionnelle et familiale en font partie. Katherine Boydell, chercheuse principale au Toronto’s Hospital for Sick Children, a insisté sur le travail important accompli par les mères des régions rurales et éloignées qui s’occupent d’un enfant souffrant d’un problème de santé mentale, aussi bien en matière de prestation de soins que d’action. Enfin, Nancy Milroy-Swainson, directrice de la Division des soins chroniques et continus à Santé Canada, et Penny Ballem, médecin et ancienne sous-ministre de la Santé de la Colombie-Britannique, ont offert leurs réflexions sur les moyens de traduire les conclusions de recherche en politiques et en questions prioritaires pour l’avenir.

Consacré au thème du lieu, le deuxième jour du symposium a démarré avec une conférence intitulée « Weaving Death and Dance Baskets and Unraveling Space and Place Concepts », donnée par Madeleine Dion-Stout, de l’École des sciences infirmières de l’Université de la Colombie-Britannique. Un panel sur la notion de « position sociale » a permis d’écouter les points de vue de soignantes issues de différents groupes sociaux. Anna Travers, directrice de Rainbow Health Ontario, a présenté celui des lesbiennes, des bisexuelles et des femmes transgenres. Axelle Janczur, directrice générale de l’Access Alliance Multicultural Health and Community Services, a parlé de son travail auprès de la population immigrante et réfugiée en abordant les questions du genre, du multiculturalisme et du racisme. Ellisa Johnson, analyste principal de politiques à Santé Canada, a évoqué les problèmes des intervenantes et intervenants de santé des Premières nations au sein des réserves. Josephine Etowa, professeure adjointe à l’École des sciences infirmières de l’Université Dalhousie, a décrit les difficultés que vivent les femmes de race noire en raison d’une conjonction de facteurs comme la classe, le genre, la race et l’ethnicité. Enfin, Paula Pinto, doctorante à l’Université York, a parlé de l’exclusion sociale des femmes vivant avec un handicap.

Lynn Skillen, de l’École des sciences infirmières de l’Université de l’Alberta, a présenté le fruit de ses recherches sur les infirmières travaillant dans les régions éloignées, notamment auprès de la population féminine et des fermières. Patti Melanson, coordonnatrice des services de santé au Phoenix Youth Program à Halifax, a expliqué son travail auprès des enfants à risque de la région.

À l’ouverture du symposium, une cérémonie d’inspiration autochtone, accompagnée de prières et de tambours, a conféré une dimension unique à la manifestation. Reepa Evic‑Carleton, thérapeute au Mamisarvik Healing Centre, a présenté une lampe à l’huile tout en évoquant les répercussions de l’emplacement géographique et du colonialisme.

On a également procédé, dans le cadre de la rencontre, au lancement d’un nouvel ouvrage intitulé Women’s Health: Intersections of Policy, Research and Practice, publié aux éditions Canadian Scholars’ Press sous la direction de Pat Armstrong et de Jennifer Deadman.

Dans la foulée du symposium, des chercheuses ont organisé, en février 2009 à Ottawa, un forum sur la santé mentale des travailleuses de la santé, auquel ont assisté des responsables de haut rang rattachés au gouvernement fédéral et à des organismes nationaux. Organisée dans le but de traduire la recherche en action, la réunion était axée sur trois grandes responsabilités du fédéral : 1) les ressources sanitaires et humaines affectées aux soins rémunérés et non rémunérés; 2) les services de protection civile; 3) les services aux Premières nations et aux Inuits. Les participants et participantes ont reconnu la nécessité d’une analyse comparative entre les sexes pour jeter un éclairage sur la santé mentale du personnel de la santé. Ils ont accepté d’étudier comment les recommandations découlant des deux manifestations pourraient mener à des actions concrètes dans leurs champs de responsabilités respectifs. Un résumé des recherches présentées au symposium et des commentaires issus du forum sera publié au cours de l’année par les chercheuses du FRSS.

Joanne Havelock est analyste de politiques au Centre d’excellence pour la santé des femmes – région des Prairies, établi à Regina en Saskatchewan.


Prestation des soins

Arguments en faveur de l’analyse des influences du genre et du sexe

La mission du Comité consultatif sur les aidants familiaux de la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC) consiste à favoriser « la création de conditions qui souligneront l’importance, pour les personnes ayant reçu un diagnostic de maladie mentale, pour leur famille et pour leurs amis, qui sont souvent le premier et principal réseau de soutien de ces personnes, de vivre une vie bien remplie et intéressante ».

Des recherches effectuées par l’Association canadienne pour la santé mentale (2004) montrent que 80 % des personnes soignantes sont des femmes. Celles-ci sont en général des conjointes et des filles de la « génération tartine », qui s’occupent à la fois d’une jeune famille et de parents âgés et handicapés.

Une étude de Santé Canada menée en 2002 indique que les personnes soignantes sont plus susceptibles de vivre un stress émotionnel que les autres; près de huit sur dix ont rapporté que la prestation des soins entraînait pour elles un certain degré (49 %) ou un degré élevé (29 %) de problèmes affectifs. Plus d’un million de travailleuses et de travailleurs au Canada prend soin d’une personne atteinte de maladie mentale. Parmi ceux-ci, un tiers considère que cette charge perturbe leur travail rémunéré. La raison? Les problèmes de santé chroniques et la dépression, ainsi que le stress accru qui accompagne une augmentation de leur fardeau au travail ou à domicile. Les données montrent que les proches (généralement des femmes) qui prennent soin d’une personne souffrant d’une maladie mentale chronique et grave jouent à la fois le rôle d’infirmière et de conseillère; elles défendent les intérêts de la personne qu’elles soignent, interviennent en cas d’urgence, s’occupent de la gestion du foyer et sont le soutien économique de la famille.

Dans Gender-Sensitive Home and Community Care and Caregiving Research: A Synthesis Paper: Final Report, Marika Morris écrit qu’en matière de soins à domicile, la situation économique des femmes et des hommes diffère, tout comme les attentes définies en fonction du rôle assigné à chacun des sexes. Il en découle que « les femmes consacrent un plus grand nombre d’heures aux soins non rémunérés que les hommes; elles se déplacent plus loin et plus souvent que ces derniers pour les prodiguer, dispensent des soins plus exigeants et sont plus nombreuses à assumer la prestation de soins à plus d’une personne ».

Selon des recherches menées par l’Institut canadien d’information sur la santé (2005), les femmes sont plus susceptibles de prendre soin d’un parent, et les hommes d’une conjointe ou d’un conjoint. Ces derniers sont plus enclins que les femmes à percevoir, au moment d’envisager la possibilité de dispenser des soins primaires, qu’il existe d’autres moyens à leur disposition. Les femmes risquent davantage d’éprouver des problèmes, en particulier lorsqu’elle s’occupe d’une personne souffrant de maladie mentale, et sont plus nombreuses à signaler des problèmes de santé physique et mentale. Les hommes, pourtant, rapportent être moins en mesure d’interrompre momentanément la prestation de soins à domicile lorsque le besoin se fait sentir.

Ainsi, une analyse des influences du genre et du sexe en matière de prestation de soins à domicile permet de mettre en lumière les aspects où les hommes et les femmes qui prennent soin d’une personne atteinte de maladie mentale sont touchés de façon égale et ceux où leurs besoins diffèrent. D’où sa pertinence pour les travaux du Comité consultatif sur les aidants familiaux de la CSMC.

– Tiré du Groupe de travail ad hoc sur les femmes, la santé mentale, la maladie mentale et la toxicomanie


* Symposium on the Mental Health of Women Health Care Workers, novembre 2008.