Le récit de Shelley

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Par Jennifer Towell

Réseau d’action des femmes handicapées du Canada

« Shelley m’a écrit et raconté comment DAWN-RAFH Canada lui a sauvé la vie. Lorsque je suis fatiguée ou dépassée par tout le travail que nous avons à faire, je l’appelle; elle me rappelle les raisons pour lesquelles nous l’accomplissons et elle m’inspire à persévérer. »

– Bonnie Brayton, directrice administrative de DAWN-RAFH Canada

Shelley, bénévole au RAFH, comprend particulièrement bien les besoins des femmes vulnérables. À l’âge de neuf ans, elle a été violée à trois reprises par un voisin de sept ans son aîné, ce qui a mis un terme abrupt à son enfance. À 13 ans, elle est frappée d’une maladie rare qui la prive de l’adolescence. À l’âge adulte, Shelley continue de vivre des deuils et doit faire face au handicap et à la pauvreté au quotidien, sans parler de l’indifférence qui souvent les accompagne. Malgré tout, grâce à sa foi et en s’ouvrant aux autres, elle a obtenu du soutien et s’est conscientisée, ce qui l’a amenée à venir en aide à d’autres femmes. « J’ai mes mauvais jours, mais ça passe, raconte Shelley, qui célébrera ses 40 ans l’année prochaine. Il y a de la lumière au bout du tunnel. »

Tiré de l’album photo imaginaire – « Shelley et les maisons d’hébergement pour femmes » – La première photo montre Shelley, sa mère et sa sœur aînée, vers le début des années 1980, à Anderson House, une maison d’hébergement pour femmes et enfants victimes de mauvais traitements administrée par la province de l’Île-du-Prince-Édouard. Shelley est préadolescente. Sa mère a laissé son père, mais retournera plus tard vivre avec lui en compagnie de ses filles.

Shelley raconte son histoire d’une voix égale et en faisant preuve d’une mémoire prodigieuse. Même si elle admet faire des cauchemars récurrents, elle a réussi, de toute évidence, à mettre ce qu’elle a vécu en perspective. Après le viol subi alors qu’elle n’était qu’une enfant, elle n’a pas osé se confier à quiconque parce que son agresseur l’avait menacé de tuer son chien adoré, son plus fidèle compagnon à cette époque de bouleversements dans sa vie. Shelley s’est retrouvée complètement isolée. Jusqu’à la fin de la vingtaine, elle a subi plusieurs autres agressions sexuelles aux mains de voisins, de membres de sa famille et d’hommes avec lesquels elle est sortie. Chaque fois, elle s’est trouvée paralysée par la peur qu’avaient fait naître en elle les premiers incidents. Très tôt, Shelley s’est également rendu compte que sa mère avait elle aussi été victime de sévices sexuels et que celle-ci ne pouvait ou ne voulait rien faire pour lui venir en aide.

Album photo – Deuxième photo : Anderson House, 1988. Shelley se sent menacée après avoir été maltraitée. Elle se tourne vers un endroit qu’elle connaît bien.

Shelley connaît des problèmes de santé qui l’empêchent de poursuivre ses études secondaires et de devenir pleinement autonome. Elle souffre d’un trouble des glandes parathyroïdes. Ces glandes servent à maintenir le niveau de calcium dans l’organisme afin d’assurer le bon fonctionnement des systèmes nerveux et musculaire. De 13 à 17 ans, Shelley est fatiguée, déprimée et incapable de digérer ce qu’elle mange. Elle passe plus de temps à l’hôpital qu’à la maison. Les médecins lui retirent trois glandes parathyroïdes; jusqu’à présent, ils ne sont jamais parvenus à repérer la quatrième. Outre les effets de sa maladie, Shelley se bat contre l’arthrite et les séquelles de deux accidents de voiture subis au cours des dix dernières années. Elle doit utiliser une aide à la marche et veiller à ménager ses forces et son énergie.

Album photo – Troisième photo : Anderson House, 2007. Épuisée par le stress provoqué par un locataire difficile, Shelley doit quitter provisoirement le foyer familial. Depuis son dernier séjour dans cette maison, elle a perdu une grande partie de sa mobilité et se sent heureuse de pouvoir disposer d’une pièce au rez-de-chaussée, même si celle-ci est située dans un bâtiment plus ancien.

En septembre 2007, Shelley quitte son mari après dix ans de vie commune, parce qu’il l’a trompée plusieurs fois et l’a laissé tomber quand elle avait besoin d’aide. Elle séjourne d’abord chez des amis, mais ceux-ci connaissent aussi de grandes difficultés. Shelley s’effondre et passe quelque temps à l’hôpital. Elle emménage ensuite dans un appartement devant lequel, en janvier 2008, un homme est sauvagement battu. Lorsque l’auteur du délit met le feu au bâtiment, Shelley doit trouver un nouvel endroit pour se loger.

Album photo – Quatrième photo : la Maison de Grand-mère, une maison d’hébergement plus petite située à Charlottetown, 2008. Le nom a probablement un sens particulier pour Shelley, car il évoque le souvenir affectueux de la première maison de ses grands-parents au Nouveau-Brunswick. Même si Shelley jouit d’un soutien affectif bénéfique, l’absence de pièce au rez-de-chaussée pose un sérieux problème car elle doit négocier les escaliers avec ses béquilles.

Depuis avril, Shelley vit dans un appartement confortable d’une pièce situé au rez-de-chaussée avec sa chatte bien-aimée, baptisée Princess. Elle ne peut pas occuper un emploi régulier, mais lorsque la maladie ou la dépression ne la mettent pas sur la touche, elle est loin de rester oisive. En plus d’étudier en vue de terminer ses études secondaires, elle travaille d’arrache-pied au nom des autres. Elle est membre du conseil d’administration de DAWN-RAFH Canada et coordonnatrice de l’organisme à l’Île‑du‑Prince‑Édouard. Elle se dévoue auprès de son église et d’autres groupes, dont PEI People First, qui défend les droits des personnes ayant une déficience intellectuelle. Son travail comme bénévole ne lui apporte pas seulement de la satisfaction; il lui permet aussi d’accéder à un important réseau social.

Album photo – Deux photos récentes montrent Shelley non plus comme résidente d’une maison d’hébergement, mais comme coordonnatrice de RAFH. Sur la première, elle rend visite à Anderson House pour participer à une évaluation rigoureuse de son accessibilité aux femmes handicapées. Sur la deuxième, elle accueille une porte-parole de la maison d’hébergement lors de la réunion mensuelle du chapitre provincial du RAFH à l’Île‑du‑Prince‑Édouard.

La vie de Shelley ne ressemblera jamais à un conte de fée. Ni le souvenir des horreurs du passé ni les handicaps ne la quitteront jamais. Mais son expérience et sa lucidité l’incitent à s’exprimer en son propre nom et en celui des personnes confrontées aux mêmes difficultés. Elle envisage maintenant de gagner sa vie en préparant des repas à domicile pour d’autres personnes.

Dernière photo – Photo prise à l’occasion de la première conférence mondiale des maisons d’hébergement pour femmes (World Conference of Women Shelters) qui s’est tenue à Edmonton en septembre 2008. Des représentantes de DAWN-RAFH Canada assistent à une pièce de théâtre poignante sur les mauvais traitements. Elles se présentent à leurs voisines de table et apprennent que celles-ci viennent d’Anderson House, à l’Île-du-Prince-Édouard. On pleure, on s’embrasse, on a le sentiment de se connaître et de nourrir les mêmes espoirs. La voix de Shelley se fait entendre, même si son visage n’apparaît pas sur la photo; il n’est pas trop tôt.

Jennifer Towell est rédactrice pigiste et travaille comme cadre de direction à l’Université McGill.