Des toxines dans les produits de beauté

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Par Madeleine Bird

 

Pour faire ma toilette quotidienne, j’utilise une petite quantité de shampoing, de revitalisant et de savon dans la douche; j’applique ensuite une crème hydratante pour le corps, une autre pour le visage et un baume pour les lèvres. Si je prévois une sortie en soirée, j’appliquerai sans doute aussi un peu de maquillage. D’après l’Environmental Working Group des États-Unis, cette routine m’expose tous les jours, en tant qu’adulte « dans la moyenne », à 126 ingrédients chimiques distincts. Des produits inoffensifs, dites-vous? À tout le moins, c’est ce que laissent entendre les messages sur les emballages de mon savon et de mon shampoing en me promettant une peau et des cheveux d’allure saine. En réalité, certains produits peuvent m’exposer à des agents cancérogènes pour les humains. Chaque jour aux États-Unis, une femme sur treize entre en contact, par le biais des cosmétiques, avec des substances cancérogènes connues ou présumées. Ces produits peuvent aussi nous exposer à des agents toxiques pour la reproduction ou le développement : c’est le cas d’une femme sur 24, toujours chez nos voisins du Sud. Et les hommes ne sont pas en reste. Les articles de toilette qu’ils utilisent les exposent chaque jour à 85 ingrédients distincts, dont certains pourraient être intrinsèquement toxiques. Au Canada, les règlements sur les cosmétiques interdisent quelques composants de plus qu’aux États-Unis; les chiffres moyens ici peuvent donc varier légèrement en ce qui concerne l’exposition quotidienne. Néanmoins, de nombreux produits vendus dans notre pays contiennent toujours des substances toxiques, y compris certains qui sont destinés aux bébés.

 

Les consommateurs sont de plus en plus sceptiques face à l’industrie des produits de beauté, et ils ont de bonnes raisons de l’être. Ils sont de mieux en mieux renseignés et ce qu’ils savent ternit la réputation des fabricants. Car on trouve dans les rayons de cosmétiques des produits chimiques toxiques capables de causer des effets nocifs chroniques ou de mettre la vie en danger (agents cancérogènes, agents toxiques pour la reproduction et le développement, allergènes, sensibilisants). Certaines substances (appelées mutagènes) peuvent parfois modifier notre ADN de façon permanente, si bien que nos enfants héritent de ces mutations. Le fait de n’y être exposé qu’une ou deux fois n’entraîne pas de problèmes de santé. Leur action est beaucoup plus insidieuse. Elle résulte d’une exposition cumulative à de petites doses tous les jours de notre existence, ce qui correspond précisément à l’usage quotidien que nous faisons des produits de beauté. Par ailleurs, on ne sait pas encore tout quant aux effets à long terme sur la santé des ingrédients contenus dans les cosmétiques, individuellement ou en association. Enfin, rien n’oblige les fabricants à apposer sur leurs produits des étiquettes signalant des éventuels effets nocifs chroniques associés à des composants en particulier ou à leur association. C’est d’ailleurs une mesure à laquelle ils s’opposent vivement.

 

Le 16 novembre 2006, les lois sur l’étiquetage des cosmétiques ont été modifiées au Canada. Aujourd’hui, les fabricants doivent fournir sur l’emballage la liste de tous les ingrédients à l’exception de ceux qui sont protégés par le secret commercial. Les matières qui composent un parfum, notamment, sont classées dans cette dernière catégorie; en vertu de la loi, il est suffisant d’apposer le mot « parfum » sur l’étiquette, que celui-ci soit composé de cinq ingrédients distincts ou de cent. Or même si la divulgation de la liste des ingrédients constitue une mesure essentielle en matière d’accès à l’information, la lecture des étiquettes ne va pas de soi, ni leur interprétation. Les caractères sont minuscules et les termes employés ne veulent pas dire grand-chose pour la plupart des gens. D’où l’utilité d’ajouter des étiquettes de mise en garde signalant la présence de composants toxiques et leurs risques pour la santé. Les fabricants nous vantent les mérites des produits que nous achetons; ils devraient aussi être tenus de nous renseigner sur les risques.

 

Comment des produits chimiques toxiques se sont-ils infiltrés dans nos activités de toilette quotidienne? Beaucoup de gens s’étonnent quand ils apprennent que rien n’oblige les fabricants à démontrer l’innocuité de leurs produits avant de les commercialiser. La seule chose qu’on exige d’eux, c’est de fournir à Santé Canada, 10 jours après la mise en vente d’un nouveau produit, la liste des ingrédients qu’il contient. Or le ministère publie bel et bien une « liste critique », qui répertorie plus de 500 matières interdites ou d’usage restreint dans les cosmétiques. Il interdit l’usage de certains agents cancérogènes connus, comme les colorants dérivés du goudron, mais d’autres ne figurent pas dans sa liste, tel le phtalate de dibutyle (DBP), qu’on peut trouver dans les vernis à ongles et les parfums. Le phtalate imite l’œstrogène; on l’a associé à des anomalies des organes génitaux chez les bébés de sexe masculin. Même si les responsables de Santé Canada suivent l’actualité scientifique en ce domaine, en particulier lorsqu’un composant est interdit sur d’autres territoires, ils n’ont adopté aucune position claire sur la présence de produits chimiques toxiques dans les cosmétiques. Santé Canada examine chaque ingrédient entrant dans la composition d’un produit, évalue son usage à des fins cosmétiques et son risque pour la santé, pour ensuite rendre une décision. Le formaldéhyde, par exemple, est considéré par l’Agence internationale de recherche sur le cancer comme un agent cancérogène, mais cette étiquette ne lui a pas valu une interdiction complète dans la liste critique de Santé Canada. Pourtant, c’est un produit qu’on trouve couramment dans les produits pour ongles. Par ailleurs, l’approche parcellaire adoptée par le ministère fait abstraction de la réglementation des impuretés toxiques comme le 1,4-dioxane, qui peut surgir par inadvertance dans les bains moussants pour bébé comme sous-produit accidentel.

 

L’Association canadienne des cosmétiques, produits de toilette et parfums (CCTFA) représente les intérêts de l’industrie au Canada. Elle se fonde sur les données fournies sur les ingrédients par son pendant états-unien, la Cosmetic, Toiletry and Fragrance Association (CFTA). Cette dernière subventionne un groupe d’experts scientifiques chargé d’évaluer la sécurité des composants, le Cosmetic Ingredient Review (CIR). En 30 ans d’existence, le CIR n’a testé que 13 % environ des 10 500 ingrédients utilisés dans les cosmétiques.

 

Les vives inquiétudes à l’égard du laxisme en matière de réglementation et la présence avérée de substances toxiques dans les cosmétiques ont donné naissance à un vigoureux mouvement en faveur de la sûreté des cosmétiques, d’abord aux États-Unis, puis au Canada. Il y a quelques années, un certain nombre de grandes organisations à but non lucratif, féministes et environnementales des États-Unis ont uni leurs forces. Elles ont scruté à la loupe les pratiques des fabricants et des responsables de la réglementation et capté l’attention du public par différents moyens : site Web attrayant, astuces publicitaires, annonces saisissantes et dépliants exposant le fruit de leurs découvertes, dont le résultat de leurs entretiens avec des géants de l’industrie comme L’Oréal et Estée Lauder. En 2006, une campagne jumelle était lancée au Canada par l’association Action cancer du sein de Montréal. L’Environmental Working Group (EWG) est l’une des organisations états-uniennes à la tête de la campagne. Pour sensibiliser la population et l’aider à choisir des produits plus sûrs, l’EWG a établi une base de données sur les cosmétiques appelée Skin Deep, qui connaît un succès retentissant (www.cosmeticsdatabase.com). Cette base renferme des données sur plus de 25 000 produits de beauté. Ceux-ci ont subi une évaluation à double insu de tous les ingrédients qui les composent. Les évaluations sont ensuite affichées à l’aide d’un symbole représentant un feu de circulation selon une échelle de risques de 0 à 10. Le vert dénote un risque faible (0 à 2), le jaune, un risque modéré (3 à 6) et le rouge, un risque élevé (7 à 10). Cette information est répertoriée pour chaque ingrédient distinct. L’outil permet aussi de juger de la sûreté globale d’un produit (ou des risques qu’il pose). L’EWG a constaté qu’un produit sur trente vendu aux États-Unis ne répondait pas aux exigences de l’industrie ou du gouvernement en matière de cosmétiques. Plus de 400 produits contenaient des ingrédients jugés dangereux par les comités d’évaluation de la sûreté des cosmétiques, dont le CIR, lorsqu’ils sont utilisés conformément aux indications sur l’étiquette.

 

Pendant un certain temps, un courriel a circulé dans le Web qui alertait les consommatrices à la présence de plomb dans certains rouges à lèvres. Même s’il s’agissait d’un canular, les responsables de la campagne ont décidé de tester 33 de ces produits, le plomb constituant une neurotoxine dangereuse, en particulier pour les enfants. Malheureusement, plus de la moitié contenaient des traces de plomb. Bien évidemment, ce métal ne figurait sur aucune des étiquettes. Certains rouges à lèvres en contenaient une concentration en parties par million supérieure aux seuils admissibles dans les bonbons aux États-Unis. En effet, la règlementation impose des seuils limites même si les scientifiques n’ont pas encore déterminé à quoi correspond un seuil d’exposition sans danger. Lorsque les médias canadiens ont interrogé la CCTFA sur la présence de plomb dans les rouges à lèvres, l’association a répliqué que nous étions tous exposés au plomb dans notre environnement naturel et qu’une légère exposition par le biais des rouges à lèvres ne devrait pas être un motif d’inquiétude. Bien au contraire, nous pensons qu’il faudrait s’en préoccuper, surtout lorsqu’il s’agit d’une source qui n’est pas inévitable. Selon les porte-parole de la campagne aux États-Unis, une femme peut ingérer par inadvertance jusqu’à deux kilos et plus de rouge à lèvres au cours de sa vie.

 

Le mouvement connaît un succès qui ne se dément pas, tant auprès de l’industrie que des responsables de la réglementation. L’an dernier, une campagne ciblant le vernis à ongles OPI, qui contenait du formaldéhyde et des DBP, a incité son fabricant à élaborer une nouvelle préparation en moins de six mois. En Californie, on exige désormais que les fabricants déclarent si leurs produits contiennent ou non des substances toxiques. On ne sait pas encore si cette nouvelle loi les incitera à modifier leurs formulations, mais il s’agit certainement d’un pas dans la bonne direction en matière de droit des consommateurs.

 

Les fabricants affirment qu’ils respectent la réglementation en place et c’est effectivement le cas. Toutefois, les lois n’imposent en général que le strict minimum. Les fabricants sont libres d’établir le degré de sécurité qu’ils préconisent pour leur produit, au-delà des normes de base, mais il n’existe presque aucun mécanisme de surveillance indépendant. Néanmoins, la réglementation donne des résultats en matière de protection la santé publique. Le diacétate de plomb, un agent cancérogène connu, en est un bon exemple. L’an dernier, Santé Canada l’a ajouté à sa liste des ingrédients interdits. Personne n’est descendu dans la rue pour fêter cette victoire; toutefois, un fabricant a élaboré en douce une nouvelle formulation sans diacétate de plomb de son colorant capillaire appelé Grecian Formula, mais destinée uniquement au marché canadien. Nos voisins du Sud, eux, doivent encore se contenter de l’ancienne préparation additionnée de l’agent cancérogène.

 

Avant d’acheter un produit de beauté destiné à un usage quotidien, comme un savon ou tout autre cosmétique, je lis maintenant l’étiquette pour m’assurer qu’il ne contient pas d’ingrédients douteux. J’essaie de privilégier les fabricants en qui j’ai confiance; quand je ne connais pas un composant, je le vérifie dans la base de données Skin Deep. J’y cherche aussi les produits sans substances toxiques qu’il est possible d’acheter au Canada. De plus, j’essaie de restreindre mon usage des cosmétiques; j’évite les parfums et les produits pour les ongles. Ce sont là quelques façons de réduire mon exposition quotidienne. Je les applique tout en sachant que les pressions exercées par le public réussiront à faire évoluer les choses et qu’elles amèneront des changements d’ordre structurel : une révision de la liste critique des ingrédients; une surveillance renforcée de l’industrie; l’obligation de démontrer l’innocuité des cosmétiques avant leur commercialisation; l’obligation de signaler les risques de nature chronique sur les étiquettes.

 

Vu la tendance vers l’harmonisation mondiale des produits et le fait que les États-Unis sont notre principal partenaire commercial, quel avenir envisager pour le mouvement en faveur des cosmétiques sans danger au Canada? Nous pouvons changer les choses en adhérant à la Campagne en faveur des cosmétiques sécuritaires pilotée par Action cancer du sein de Montréal. En signalant à l’industrie et au gouvernement nos inquiétudes à l’égard de la qualité et du contenu des cosmétiques, ainsi que notre volonté de protéger la santé publique par un resserrement de la réglementation sur les ingrédients et l’étiquetage. À titre de consommateurs et de consommatrices, nous avons le pouvoir d’influencer cette industrie de 5,4 milliards $ que représente la vente au détail des produits de beauté. À bien y réfléchir, il s’agit de notre argent.

 

Madeleine Bird a rempli les fonctions de présidente de la Campagne en faveur des cosmétiques sécuritaires de 2006 à 2007. Elle a également coordonné le Projet de sensibilisation à la santé et à l’environnement, une collaboration entre Action cancer du sein de Montréal et le Centre de recherche et d’enseignement sur les femmes de l’Université McGill, dont le but était de sensibiliser le public aux risques pour la santé associés aux toxines présentes dans l’environnement, notamment dans les cosmétiques et les produits d’entretien ménager.

 

Pour d’autres renseignements :

Campagne en faveur des cosmétiques sécuritaires de l’ACSM

www.bcam.qc.ca 

 

Base de données Skin Deep de l’Environmental Working Group

www.cosmeticsdatabase.com

 

Liste critique des ingrédients de Santé Canada http://www.hc-sc.gc.ca/cps-spc/person/cosmet/info-ind-prof/_hot-list-critique/prohibited-fra.php

 

Diminuez les risques de cancer : Guide du consommateur averti

Labour and Environmental Alliance Society et Option consommateurs

www.option-consommateurs.org