De la prospérité à l’austérité, et au-delà : la perspective des femmes concernant le dendroctone du pin ponderosa

Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable

Par Debora Munoz et Sarah Boyd-Noël

 

Un paradis pour les amants de la nature, le nord de la Colombie-Britannique est parsemé de municipalités, villes et villages de petites et moyennes tailles. Les populations de ces collectivités varient, allant de quelques centaines à plusieurs milliers d’habitants. Diversifiée et peuplée de nombreuses cultures autochtones, cette région offre d’énormes possibilités de loisirs de plein air. Les ressources naturelles y abondent et on y trouve du pétrole, du gaz naturel, des minéraux, des arbres et des cours d’eau. De plus, elle abrite une faune variée, dont le Grizzly et l’Ours noir, le Cerf, l’Orignal, le Caribou et la Chèvre de montagne. Dans la plupart des petites communautés, la foresterie est traditionnellement le principal employeur.

 

En mars 2008, des femmes se sont réunies à l’Université de la Colombie-Britannique pour explorer l’impact social, économique et sanitaire découlant de l’infestation d’un insecte nommé dendroctone du pin ponderosa, et cerner les inquiétudes et les enjeux signalés par les femmes des communautés touchées. Le forum Boom, Bust and Beyond: Women’s Perspectives on the Mountain Pine Beetle [De la prospérité à l’austérité, et au-delà : la perspective des femmes concernant le dendroctone du pin ponderosa] a permis d’énoncer clairement les raisons qui justifient l’utilisation d’une grille sexospécifique pour bien saisir les conséquences de ce fléau.

 

Le dendroctone et les dommages causés

L’insecte qui est à l’origine de la plus grave infestation connue en Amérique du Nord, le dendroctone du pin ponderosa, ou Dendroctonus ponderosa, est un scolyte indigène de la taille d’un grain de riz. C’est un parasite vorace qui a causé d’énormes dommages chez la plupart des espèces de pins en Colombie-Britannique. Ces coléoptères construisent des galeries de ponte et émettent des phéromones qui attirent leurs semblables en grands nombres. L’attaque est massive et les défenses naturelles de l’arbre finissent par s’effondrer, causant la mort du pin. En date de mars 2008, 710 millions de mètres cubes de bois d’œuvre avaient été détruits, soit une superficie boisée qui fait quatre fois l’île de Vancouver. Les communautés les plus durement frappées étaient celles dont l’économie dépendait surtout de l’industrie forestière, comme Quesnel, Mackenzie, Vanderhoof et Prince George.

 

Les changements climatiques favorisent la prolifération des coléoptères et cette infestation ne peut être enrayée que si des températures froides de -35° à -40° C ou moins s’abattent sur la région pendant plusieurs jours consécutifs. Or la planète se réchauffe de plus en plus et un tel événement risque peu de se produire. Le sort des forêts du nord de la province inquiète énormément les gens de divers milieux, et nombre d’entre eux ont assisté au forum. Des responsables de l’aménagement des terres, des chercheurs, des Autochtones, des travailleurs gouvernementaux, des représentant de l’industrie forestière, ainsi que les femmes et les hommes des communautés qui dépendent de l’exploitation forestière étaient présents.

 

L’épidémie de coléoptères a tué un grand nombre d’arbres et en a laissé plusieurs moribonds. Ces arbres sont toujours debout et entourent les villes et les villages du nord de la C.-B., créant un important risque d’incendie. Ce fléau entraîne aussi des conséquences graves pour ce qui est de l’agriculture, de la conservation, des habitats fauniques et la biodiversité. Il faudra mettre en place des pratiques sylvicoles musclées, notamment la plantation d’espèces plus résistantes, pour diminuer la période de redressement et rétablir la forêt. Heureusement, les forêts constituent une ressource renouvelable.

 

La qualité de l’air, déjà problématique dans cette région, subira un impact important, en raison de l’augmentation des émissions de carbone (due à la réduction du nombre d’arbres qui absorbent les émissions), ce qui peut potentiellement multiplier les problèmes de santé. Comme l’a déclaré une femme présente au forum : « Les arbres sont les poumons de la planète. »

 

L’impact sur la culture autochtone

 

« Nous devons assurer la participation des Autochtones et protéger les valeurs culturelles », affirme Zandra Ross, de la First Nations Mountain Pine Beetle Initiative (FNMPBI), un groupe qui représente plusieurs organisations autochtones de la province, y compris l’Union of BC Indian Chiefs, l’Assemblée des Premières nations (région de la C.-B.) et le First Nations Summit. Des représentants d’organisations autochtones ont affirmer l’importance de minimiser la dislocation culturelle en assurant la conservation du riche et fécond lien spirituel que cette population partage avec l’environnement et la terre. La réussite continue des travaux menés par la FNMPBI repose sur la mise en place d’une grille qui intègre le facteur de la « culture » ou de la « diversité » dans la problématique de l’épidémie du dendroctone du pin ponderosa. « La première grille que nous avons utilisée était celle des valeurs culturelles, et ce pour tous nos travaux », précise Mme Ross.

 

Les effets des cycles « de prospérité et d’austérité » sur les familles et les communautés

 

L’extraction des ressources naturelles dans le Nord et l’exploitation maximale et accélérée des terres pour obtenir un retour d’investissement rapide et optimal constituent des pratiques historiques qui n’ont pas produit les fondements nécessaires pour assurer la viabilité et l’autosuffisance des économies locales. Les effets négatifs de ce cycle « de prospérité et d’austérité » sont maintenant ressentis dans les communautés dépendantes de l’industrie forestière, partout dans le nord de la province et dans d’autres régions qui dépendent grandement de l’exploitation de produits forestiers bruts à des fins d’exportation. L’épidémie de dendroctone du pin ponderosa, la baisse de la demande de bois transformé, l’effondrement du marché immobilier aux États-Unis, la force du dollar canadien et l’imposition d’une taxe de 15 pour cent sur le bois d’œuvre exporté chez notre voisin du sud ont provoqué la fermeture de plusieurs usines de pâte de bois et la perte de 3 500 emplois (excluant les emplois forestiers et les emplois de camionnage) dans le Nord, notamment dans plusieurs communautés, dont Mackenzie, Prince George, Fort Nelson, Chetwynd, McBride, Fort St. James, Vanderhoof, Burns Lake, Houston, Smithers et Terrace. Dans certaines collectivités qui dépendent de l’industrie forestière, comme Mackenzie, la moitié de la population est sans emploi. Comme l’a affirmé une participante du forum : « Nous devons prendre conscience que la forêt n’a pas qu’une valeur économique. C’est le lieu où nous vivons, mangeons, respirons et jouons. »

 

Les conséquences sexospécifiques : un effet d’entraînement

Les postes liés à l’exploitation forestière, pétrolière, gazière et minière ont été et sont toujours, de façon prédominante, réservés aux hommes. Généralement, lorsque l’économie pique du nez dans les communautés nordiques dépendantes de ressources naturelles, les écarts entre les hommes et les femmes ont tendance à augmenter. Dans le cadre du forum, les participants et les participantes ont souligné plusieurs effets sexospécifiques, comme la hausse du taux de soins non rémunérés (les femmes sont plus nombreuses à dispenser des soins primaires dans nos collectivités), la perte d’emplois chez les travailleuses de l’industrie forestière et du secteur des services généraux et des services sociaux, deux créneaux à prédominance féminine.

 

L’adoption d’une approche unifiée révèle les liens qui existent entre les effets sociaux, économiques et sanitaires découlant de l’infestation, et les dynamiques qui les caractérisent. À l’échelle communautaire, la relocalisation forcée de certaines familles génère des conséquences importantes. « Lorsque les familles sont dans l’obligation de quitter leur communauté, un effet d’entraînement bien réel est déclenché », explique Dawn Hemingway, présidente de la UNBC School of Social Work. Une diminution des réserves fiscales peut provoquer la perte d’infrastructures assurant les services sociaux, une dévaluation des communautés rurales et la disparition d’une identité collective. Quand les gens perdent leur emploi (impact économique), le taux de stress augmente (impact sur la santé) et une telle situation peut entraîner divers problèmes sociaux (p. ex. augmentation du taux de violence envers les femmes, éclatement des familles et problèmes de santé mentale).

 

Les femmes des communautés rurales ont très peu de possibilités d’emploi. Elles peuvent trouver un emploi dans un bureau, une usine, une école locale, une épicerie, un restaurant ou un bar, mais un tel emploi ne sera pas nécessairement bien rémunéré. « La plus grande difficulté que nous vivons dans le Nord est l’accès, précise Lynn Florey, du Conseil de planification communautaire. Que ce soit l’accès à des gens, à des services, à des emplois ou à d’autres occasions. » Plusieurs femmes s’engagent dans des activités communautaires; ce sont surtout les femmes qui accompagnent leurs enfants à la patinoire et à divers loisirs. Les rôles traditionnels sont encore très visibles dans les communautés rurales. Comme l’affirmait une participante du forum : « Nous devons éviter de reléguer les "problématiques sociales" aux "questions relatives aux femmes". Les enjeux économiques concernent aussi les femmes. L’équité entre les sexes contribue à une qualité de vie. »

 

Pour aller de l’avant

« Avec l’épidémie actuelle, nous avons compris qu’il faut améliorer la planification et mettre en place des approches novatrices pour récolter ce qu’il reste des forêts décimées par le dendroctone du pin ponderosa. Il ne faut pas faire de coupes à blanc », explique Kate Hrinkevich, doctorante en dendroécologie (étude des anneaux de croissance des arbres) à l’Université de la Colombie-Britannique.

 

La création d’un réseau composé de chercheurs, de membres des communautés, de représentants des gouvernements et des industries et de militants est l’une des premières idées qui a été explorée dans le cadre du forum, le but étant de maintenir les liens et d’aller de l’avant dans les dossiers relatifs aux femmes et aux effets de l’infestation. Les femmes présentes à cet événement continueront d’organiser des rencontres, des conférences et des rassemblements collectifs. Les participants et les participantes ont identifié des sources de financement pour aider les communautés à réagir aux effets de ce désastre naturel. Les personnes présentes ont élaboré cinq propositions de projets, avec l’aide d’un éventail d’outils. L’affiche Grammar of the Research Question, du Women’s Health Research Network, est présentée auprès d’individus comme un outil « qui permet de répondre aux questions qui, quoi, quand, où, pourquoi et comment », dans le cadre de l’élaboration d’une question de recherche et la réalisation d’une étude. La carte stratégique de la FNMPBI est un outil utilisé pour cartographier un processus que les communautés peuvent utiliser pour composer avec les effets du coléoptère. (Le lien menant au rapport moral figure à la liste de ressources, à la fin de cet article.) Plusieurs projets sont en cours d’élaboration, dont un forum sur les femmes et l’emploi dans le cadre du développement économique nordique, une recherche explorant les effets sexospécifiques des changements climatiques, et la publication d’autres articles traitant des politiques concernant les femmes, le dendroctone du pin ponderosa et ses divers impacts sur le plan social.

 

Le forum Boom, Bust and Beyond: Women’s Perspectives on the Mountain Pine Beetle a établi un lien concret entre les rapports hommes-femmes, la santé et le dendroctone du pin ponderosa. Il s’est également penché sur les « connaissances contextuelles » (ou connaissances expérientielles) des femmes vivant dans les communautés touchées par l’épidémie. Cet événement a confirmé la nécessité d’intégrer la question des rapports sociaux entre les sexes et les rôles sexospécifiques pour aborder les complexités des nombreuses répercussions sociales, sanitaires et économiques qu’engendre l’infestation de dendroctone de pin ponderosa. Les participantes et les participants ont quitté le forum en étant plus conscients de l’ampleur et des effets de l’épidémie sur leur propre santé et bien-être et aussi de l’importance d’assurer la viabilité de leur communauté.

 

Il en ressort que tous les habitants de la Colombie-Britannique et tous les Canadiens et Canadiennes doivent prendre davantage soin du territoire. Des politiques intégrées sur son utilisation doivent donc être élaborées pour protéger les terres, l’air et l’eau et les maintenir dans un état sain. Il faut assurer la participation des communautés au processus décisionnel lié à la planification socioéconomique, culturelle et environnementale à l’aide d’approches novatrices et créatives qui sanctionnent et reconnaissent les points de vue des femmes et d’autres groupes vulnérables vivant dans les communautés aux prises avec ce fléau.

 

Debora Munoz est conseillère municipale, professionnelle de la santé et militante de longue date dans le domaine de la santé et du bien-être des communautés. Sarah Boyd-Noël est coordonnatrice du Northern Women’s Centre, à l’Université de la Colombie-Britannique. Elle a organisé le forum Women’s Perspectives on the Mountain Pine Beetle en mars 2008.

 

Le forum Women and MPB a été financé et parrainé par les organismes suivants : Agriculture et Agroalimentaire Canada, Women’s Health Research Network, BC Rural and Remote Health Research Network, Confédération des Syndicats Canadiens, Northern Women’s Forum, Northern Women’s Centre, UNBC School of Social Work, Women North Network et Stand Up for the North.

 

Pour plus d’information, consultez les ressources suivantes :

 

Le rapport moral sur le forum Boom, Bust and Beyond: Women’s Perspectives on the Mountain Pine Beetle, http://www.bcrrhrn.ca/documents/reports/WMPB.pdf

 

Le British Columbia First Nations Mountain Pine Beetle Action Plan, http://www.ubcic.bc.ca/files/PDF/FN_MPBActionPlan270905.pdf

 

Les liens traitant du scolyte, http://www.barkbeetlelinks.ca/