L’analyse comparative entre les sexes (pertinente sur le plan culturel) : un outil pour la promotion de l’équité

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Par Erin Wolski

 

Avant les premiers contacts avec les Européens, nombre de sociétés autochtones étaient matrifocales et structurées autour de la famille, la communauté et la continuité des traditions, de la culture et de la langue. Les femmes autochtones jouaient un rôle essentiel en tant qu’enseignantes, guérisseuses et porteuses de vie. Dans ces sociétés, les rôles des hommes et des femmes étaient différents, mais ils étaient tous considérés d’importance égale. Le besoin de rétablir la valeur des rôles sexospécifiques autochtones a suscité la conception de l’analyse comparative entre les sexes (pertinente sur le plan culturel), ou l’ACSPPC.

 

À l’époque de la colonisation, l’identité sexospécifique autochtone a été systématiquement dénigrée, ainsi que l’équilibre délicat qui existait entre les sexes, y compris les personnes habitées des Deux-Esprits. Les structures familiales et sociétales se sont effondrées et les rôles traditionnels attribués aux deux sexes ont été réduits à néant. Des lois coloniales et des politiques génocidaires ont été mises en place et ciblaient les femmes dans leur rôle de pilier familial. Les femmes autochtones étaient liées à la terre et les colonisateurs voulaient acquérir des territoires. Ils ont donc pris les femmes pour cibles. À coup de lois, de règlements, de politiques et de décrets religieux, ils ont instillé en elles une image dégradante et déprimante, les reléguant à une position subalterne dans la société. Aujourd’hui, leurs descendantes éprouvent des problèmes de santé, une conséquence de ce lourd passé.

 

L’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) a adopté un cadre de travail axé sur l’analyse comparative entre les sexes (pertinente sur le plan culturel) (ACSPPC), un outil d’apprentissage pouvant être utilisé par quiconque œuvre à l’élaboration de politiques, programmes et projets. Cette approche vise l’acquisition d’une perspective plus large, l’approfondissement des connaissances sur la colonisation et ses effets, et l’amélioration de la santé et le bien-être des femmes autochtones. Notamment, plus de 40 % de cette population vit dans la pauvreté, et les femmes autochtones sont trois fois plus à risque de subir de la violence, comparativement aux femmes non autochtones.

 

Le cadre a pour but de faciliter la mise en œuvre de ces connaissances dans un contexte moderne. Le recours à l’ACSPPC peut potentiellement amener les politiques, les programmes et les lois sur une voie qui générera des résultats plus équitables sur le plan de la santé.

 

L’ACSPPC est un cadre « vivant » qui se transforme au cours du temps. Certains de ses éléments ont été tirés du travail de l’AFAC et d’autres instances en matière d’analyse comparative entre les sexes. Par exemple, le Bureau pour la santé des femmes et l’analyse comparative entre les sexes, de Santé Canada, a participé à l’élaboration du processus et a fournit à l’AFAC des données contextuelles et un appui dans le processus d’élaboration du cadre. Une série de consultations régionales sur l’ACSPPC est prévue et aura pour effet d’en approfondir la pertinence et pousser sa mise en œuvre à l’échelle régionale. L’objectif est de faire en sorte qu’elle soit adoptée dans tous les milieux et facilement intégrée dans les processus d’élaboration de politiques et programmes existants. Selon l’AFAC, ce cadre de travail fournit des fondements qui peuvent être appliqués dans tous les types d’études et de programmes au sein de l’organisation, ancrant tous ses efforts au chapitre de la recherche et des politiques.

 

L’ACSPPC est devenu un outil de travail essentiel pour les organisations autochtones nationales (OAN) du Canada, et nombre de groupes créent leur propre cadre de travail selon leurs besoins. Plusieurs de ces cadres ont été présentés au Sommet national des femmes autochtones, à Yellowknife, dans les Territoires-du-Nord-Ouest, en juillet 2008. Des femmes de tout le Canada ont pu prendre connaissance du travail novateur qui a été accompli avant de se réunir pour élaborer des plans d’action à l’intention du gouvernement fédéral.

 

La présidente de l’AFAC, Beverly Jacobs, a mis en évidence un principe de base de l’ACSPPC au cours du discours qu’elle a livré au Parlement, le 11 juin 2008, après la Présentation des excuses aux anciens élèves des pensionnats indiens. Mme Jacobs fondait ses propos sur l’ACSPPC lorsqu’elle a souligné le legs de racisme et de discrimination dont nous avons hérité et ses conséquences sur le rôle actuel des femmes autochtones dans la société. Nous ne voulons pas uniquement nous asseoir à la table. « Nous voulons être respectées. » Les politiques, les programmes et la réforme des lois doivent refléter nos interventions.

 

Une grille d’ACSPPC

La grille d’ACSPPC est utilisée pour mesurer la mise en œuvre de l’ACSPPC pendant toute la durée de vie d’une politique ou d’un programme. Elle peut être appliquée à toutes les étapes et doit être régulièrement revisitée pour en évaluer la conformité.

 

À titre d’exemple, le Fonds de transition pour la santé des Autochtones (FTSA), de Santé Canada, est un projet quinquennal de 200 millions de dollars visant à permettre aux gouvernements et aux communautés de concevoir de nouvelles façons d’adapter et d’intégrer les services de santé existants, afin de mieux répondre aux besoins des Premières nations, y compris les individus vivant hors des réserves et en milieu urbain. Plusieurs projets locaux et régionaux ont été mis sur pied avec l’objectif d’assurer une plus grande participation des Premières nations pour ce qui est de leur conception, de leur mise en œuvre et de leur évaluation. La recherche indique que ce type d’approche collaborative et participative augmentera le taux de réussite des programmes dans leur ensemble.

 

À la phase de l’élaboration ou de la planification du projet, la mise en pratique de l’ACSPPC exige que la personne qui l’applique considère certains aspects des nouvelles connaissances acquises au sujet des femmes autochtones. Formée à l’ACSPPC, elle peut mieux comprendre les obstacles précis qui entravent la participation des femmes autochtones et utiliser les données pour aborder ces problématiques. Le FTSA a pour mandat de répondre à tous les besoins uniques des Peuples autochtones. La création de projets nécessite la présence des femmes autochtones à la table où se prennent les décisions, au même titre que les hommes autochtones, et ce de l’étape d’élaboration à l’étape de mise en œuvre et d’évaluation. En d’autres termes, si elles ne participent pas, la personne qui applique l’ACSPPC doit cerner les raisons qui les empêchent de participer. Si les efforts pour augmenter la participation des femmes ne portaient pas fruits, la personne doit alors examiner et corriger les méthodes d’engagement.

 

Près de la moitié des femmes autochtones vivent dans une pauvreté affreuse. Notons que 71 % des familles monoparentales autochtones vivent à l’extérieur des réserves et plus de 80 % de ces familles sont dirigées par des femmes. Les femmes désireuses de participer ont peut-être besoin d’une allocation pour payer leur billet d’autobus (ou autre moyen de transport), un repas, le congé qu’elles doivent prendre au travail, et peut-être les frais de garderie. En apparence, leurs besoins sont semblables à ceux des femmes non autochtones qui vivent dans des circonstances semblables. Toutefois, il importe de comprendre que les besoins des femmes autochtones sont uniques. Comme l’explique Patricia Montour-Angus, auteure :

 

Mes premières expériences dans le monde n’ont pas été uniquement façonnées par le fait d’être une fille. En fait, ma culture (et/ou race) précède mon sexe. En fait, si je suis l’objet d’une forme de discrimination, j’ai énormément de difficulté à faire la distinction entre ce qui m’arrive à cause de mon sexe et ce qui m’arrive à cause de ma race et de ma culture.

 

Le Fonds de transition pour la santé des Autochtones illustre bien comment l’ACSPPC peut être utilisée pour soutenir des projets qui s’attaquent aux écarts en matière de santé autochtone. Tout comme les femmes non autochtones, les femmes des Premières nations et leur progéniture sont plus nombreuses à utiliser les services de santé. Elles sont donc les meilleures personnes à consulter avant d’effectuer des changements. Par ailleurs, contrairement à leurs sœurs non autochtones, les femmes autochtones affichent des résultats très disproportionnés en matière de santé (Statistique Canada 2001, 2006) :

 

  • Les femmes autochtones comptent pour 29 % des personnes incarcérées dans les prisons canadiennes, alors qu’elles comptent pour 3 % de la population canadienne. De plus, les taux de maladies mentales, de sévices auto-infligés et de suicides sont plus élevés chez cette population, comparativement aux hommes.
  • Comparativement aux femmes non autochtones, les femmes autochtones sont trois fois plus à risque de subir de la violence, y compris des actes de violence graves qui constituent un danger de mort, ainsi que de la violence psychologique aux mains d’un époux ou d’un partenaire de fait.
  • Chez les adolescentes autochtones de plein droit, le taux de suicide est huit fois plus élevé que celui recensé chez les autres jeunes Canadiens.
  • Le taux de suicide est trois fois plus élevé chez les femmes autochtones, comparativement aux femmes non autochtones.
  • 21 % des femmes autochtones victimes de violence conjugale souffrent de dépression, provoquée par des traitements dénigrants.
  • Les femmes autochtones sont près de trois fois plus à risque de contracter le sida, comparativement aux femmes non autochtones (23,1 % contre 8,2 %).
  • Les femmes autochtones de 45 ans commencent à éprouver des problèmes de santé chroniques, comme l’arthrite et le rhumatisme, l’asthme, l’hypertension, les maladies gastro-intestinales et les maladies cardiaques.
  • Sept pour cent (7 %) des femmes autochtones âgées de plus de 15 ans ont reçu un diagnostic de diabète, comparativement à trois pour cent (3 %) chez les autres Canadiennes dans la même catégorie d’âges. Le taux de diabète augmente avec l’âge. En effet, vingt-quatre pour cent (24 %) des femmes autochtones âgées de plus de 65 ans souffrent de cette maladie, comparativement aux autres aînées canadiennes, dont le taux s’élève à onze pour cent (11 %).

 

Si les gestionnaires du réseau de santé décident d’introduire des changements pour corriger les iniquités qui font obstacles à la santé et au bien-être des femmes autochtones, ils devront veiller à ce que l’ACSPPC soit appliquée pour atteindre cet objectif.

 

Erin Wolski est membre de la Première nation cree de Chapleau. Elle est née et a grandi sur le territoire du traité 9, dans le nord de l’Ontario. Erin est présentement directrice du volet santé à l’Association des femmes autochtones du Canada.

 

L’Association des femmes autochtones du Canada compte parmi les organismes autochtones nationaux (OAN) et constitue la seule organisation pancanadienne à défendre les intérêts des femmes des Premières nations. L’AFAC est reconnue pour le travail de sensibilisation qu’elle accomplit partout au pays concernant la violence faite aux femmes autochtones. Elle se penche sur les causes profondes à l’origine du terme « violence sexualisée et racialisée ».

 

Pour plus d’information, visitez les sites suivants :

Association des femmes autochtones du Canada

http://www.nwac.org/fr/index.html

 

Culturally Relevant Gender-based Analysis: An Issue Paper, publié par l’AFAC

http://www.nwac-hq.org/en/documents/nwac.crgba.june1707.pdf

 

Fonds de transition pour la santé des Autochtones

http://www.hc-sc.gc.ca/fniah-spnia/services/acces/index-fra.php