Y a-t-il des avantages pour les femmes enceintes à prendre des antidépresseurs?

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Par Jane Shulman

Les femmes en Amérique du Nord sont plus nombreuses que jamais à prendre des antidépresseurs. La communauté médicale a longtemps conseillé aux femmes d’éviter de prendre des médicaments pendant la grossesse. Aujourd’hui, un autre message est de plus en plus diffusé. Les femmes qui prennent des antidépresseurs et qui se retrouvent enceintes sont invitées à poursuivre leur médication, et les médecins prescrivent des antidépresseurs aux femmes enceintes qui présentent des symptômes de dépression. L’hypothèse qui justifie cette position est la suivante : les risques potentiels qu’infligent les antidépresseurs aux femmes et aux fœtus sont moindres que les risques qui découlent d’une absence de traitement dans les cas de dépression. Toutefois, existe-t-il réellement des preuves confirmant les bienfaits de ces médicaments chez les femmes enceintes, et ces bienfaits sont-ils plus importants que les risques potentiels encourus?

Dans le cadre d’un webinaire qui a été offert par le Réseau canadien pour la santé des femmes en octobre dernier et qui a enregistré un fort taux de participation, Barbara Mintzes, Ph. D., s’est entretenue de l’histoire des médicaments d’ordonnance dans les cas de grossesse et du débat actuel lié à cette question. Mme Mintzes est professeure adjointe au Département de pharmacologie et de thérapeutique de l’Université de la Colombie-Britannique. Elle est également membre du Centre for Health Services and Policy Research de la même université, et membre du comité directeur d’Action pour la protection de la santé des femmes. Mme Mintzes et ses collègues sont au fait de l’information conflictuelle qui circule concernant l’innocuité et les bienfaits des antidépresseurs de la catégorie des inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine (ISRS) (comme Prozac, Paxil et Effexor), administrés pendant la grossesse.

Ce que nous savons, c’est que les antidépresseurs sont prescrits aux femmes enceintes pour une « utilisation non indiquée », ce qui signifie qu’ils sont prescrits pour une utilisation autre que celle recommandée. Selon Mme Mintzes, « les antidépresseurs ne sont pas approuvés pour une utilisation chez les femmes enceintes, ni au Canada, ni dans d’autres pays ». Bien qu’on interdise aux sociétés pharmaceutiques de promouvoir leurs produits pour une « utilisation non indiquée », les médecins peuvent prescrire n’importe quel médicament pour n’importe quel usage, une fois qu’il est sur le marché.

La nécessité de faire preuve de prudence en ce qui a trait à l’utilisation de médicaments pendant la grossesse est généralement reconnue, en raison des énormes ravages causés par deux médicaments : le Thalidomide et le Diethylsilbestrol (DES), des substances qui ont produit des effets catastrophiques sur les enfants nés de femmes qui les ont consommés pendant une grossesse. Dans le cas de la Thalidomide, certains bébés sont nés avec d’importantes déficiences congénitales. Quant au DES, il a entraîné une augmentation des taux de cancer et des problèmes de reproduction chez les femmes adultes qui ont été exposées au médicament avant leur naissance. Les fils des mères qui ont pris du DES affichent également des taux plus élevés d’anomalies aux organes génitaux. De plus, des taux supérieurs de cancer du sein ont été relevés chez les femmes qui ont pris du DES pendant leur grossesse.

Ces catastrophes, note Mme Mintzes, ont mis en lumière le fait que la consommation de médicaments pendant la grossesse peut entraîner à long terme des effets délétères imprévisibles. En tenant compte de cette réalité et des avis contraires que les femmes reçoivent concernant l’utilisation d’ISRS pendant leur grossesse, Mme Mintzes et ses collègues ont décidé de passer au crible les études qui ont été faites pour déterminer s’il existait vraiment des preuves confirmant les bienfaits de ces médicaments chez les femmes et leurs bébés.

Tout médecin qui prescrit des médicaments doit soupeser les bienfaits potentiels et les possibles effets nocifs. Les médicaments doivent donc être testés systématiquement avant d’être approuvés et mis en marché. Dans le cas d’une « utilisation non indiquée », comme c’est le cas pour les antidépresseurs prescrits aux femmes enceintes, la société pharmaceutique qui met le médicament en marché n’a pas l’obligation de fournir au gouvernement une preuve scientifique démontrant un bienfait particulier lié à cette utilisation. Il se peut que cette preuve existe ou n’existe pas. Tous les médicaments peuvent générer des effets nocifs ainsi que des bienfaits, et un médicament ne doit être consommé que s’il existe de solides données scientifiques prouvant que les bienfaits excèdent les préjudices.

Mme Mintzes a œuvré avec Patricia Fortin, conseillère en recherche pour la Therapeutics Initiative, un groupe d’évaluation de médicaments, Jon Jureidini, professeur associé au Département de psychiatrie de l’Université Adelaide, et Tim Oberlander, professeur de pédiatrie à l’Université de la Colombie-Britannique. Principalement financée par le Bureau pour la santé des femmes et l’analyse comparative entre les sexes de Santé Canada, cette équipe a examiné systématiquement toutes les études comparant les femmes atteintes de dépression qui prenaient ou ne prenaient pas des antidépresseurs pendant une grossesse, pour ensuite en évaluer les résultats.

Leur conclusion? Après une recherche exhaustive de toutes les études publiées et non publiées dans le monde et malgré les nombreuses déclarations promouvant l’utilisation des antidépresseurs, l’équipe n’a trouvé aucune preuve scientifique confirmant les effets bénéfiques des antidépresseurs de catégorie ISRS chez les femmes et leurs bébés.

L’équipe de Mme Mintzes a recensé huit études qui se penchaient sur des cas de femmes enceintes ayant reçu un diagnostic de dépression. Dans tous les cas, les études comparaient les résultats relevés chez les mères qui prenaient des antidépresseurs à ceux des mères qui ne recevaient aucun type de traitement. Mme Mintzes a noté qu’aucune étude ne comparait les femmes enceintes qui prenaient des médicaments de catégorie ISRS à celles qui recevaient d’autres types de traitement, comme la thérapie cognitive-comportementale, ou qui faisaient régulièrement de l’exercice.

L’ampleur et la qualité des huit études variaient, ainsi que l’intensité de la dépression vécues par les participantes. Toutes les études étaient fondées sur l’observation. Donc, bien qu’elles aient comporté des groupes de contrôle, elles comparaient les femmes qui choisissaient de prendre des antidépresseurs avec des femmes qui choisissaient de ne pas en prendre. Les différences entre les femmes qui prenaient ces médicaments et les femmes qui n’en prenaient pas compliquaient l’interprétation des résultats. Par exemple, certaines souffraient de dépression depuis très longtemps, d’autres de dépression très graves, ce qui n’étaient pas le cas de toutes.

Cinq des huit études étaient très limitées et avaient été réalisées selon des méthodes de recherche moins rigoureuses. Dans de tels cas, Mme Mintzes note qu’il était difficile de cerner les raisons qui expliquaient les nombreux problèmes chez les nourrissons. Était-ce l’exposition au médicament ou était-ce en raison des différences entre les femmes qui prenaient des antidépresseurs et celles qui n’en prenaient pas? L’étude avait-elle pris en compte des problématiques comme la pauvreté, un facteur connu comme ayant une incidence sur la dépression et la santé des nourrissons? Les trois études plus importantes et plus scientifiquement crédibles examinées par l’équipe de recherche avaient été réalisées auprès de larges échantillonnages de femmes. L’un d’eux incluait toutes les femmes de la Colombie-Britannique ayant accouché entre 1998 et 2001.

Par ailleurs, après s’être penchés sur ces études, les chercheurs ont conclu qu’aucune d’entre elles, petites ou grandes, n’avait démontré un quelconque effet bénéfique découlant de la prise d’antidépresseurs. « Lorsqu’un traitement est appliqué de façon généralisée et qu’il n’existe aucune preuve scientifique qui en confirme les bienfaits, nous avons toutes les raisons d’être préoccupés », affirme Mme Mintzes.

L’équipe de Mme Mintzes s’est également penchée sur des études effectuées auprès de femmes qui n’étaient pas enceintes pour déceler des preuves secondaires indiquant l’existence ou l’absence de bienfaits chez les femmes enceintes. Son constat a été le suivant : il n’existe aucune preuve confirmant que les ISRS donnent de meilleurs résultats, comparativement aux traitements non médicamentés (comme la psychothérapie), pour ce qui est de la plupart des types de dépression. Elle craint donc que les bienfaits des ISRS chez les femmes adultes, enceintes ou non, n’aient été exagérés. Il faut considérer aussi le fait que les diagnostics de dépression sont souvent établis à tort. Un examen systématique des études a révélé que les médecins de famille établissent 15 diagnostics de dépression erronés, pour 10 diagnostics adéquats.

Quant aux effets sur les bébés, les études ont démontré que les enfants nés de femmes médicamentées aux ISRS sont 4,2 % (1 sur 24) plus à risque de développer une détresse respiratoire et 0,6 % (1 sur 159) plus à risque de souffrir d’une malformation cardiaque que les enfants nés de mères dépressives non médicamentées. Ces données indiquent que les nourrissons exposés aux antidépresseurs semblent avoir une santé plus fragile à certains égards, en comparaison aux enfants qui n’ont pas subi une telle exposition. Ces données s’ajoutent à un corpus important de documentation portant sur les effets nocifs de la consommation d’antidépresseurs pendant une grossesse.

« La question est la suivante : Pourquoi ce traitement est-il très souvent recommandé aux femmes enceintes alors qu’il n’existe aucune preuve scientifique qui en confirme les bienfaits? », demande Mme Mintzes. « La recommandation donnant feu vert à l’utilisation d’ISRS pendant une grossesse ne s’appuie sur aucun fondement. »

 

Quelques statistiques sur les ISRS

  • Au Canada, les antidépresseurs figurent parmi les médicaments les plus prescrits aux femmes en âge de procréer.
  • En 2003 et 2004, 11 à 14 % des femmes âgées de 25 à 39 ans et vivant en Colombie-Britannique ont reçu au moins une ordonnance pour des antidépresseurs.
  • En 2008, 80 % des Canadiennes qui ont parlé de dépression à leur médecin ont reçu une ordonnance, généralement pour des ISRS.
  • En 1998, un peu plus de 2 % des femmes enceintes en C.-B. faisaient usage d’antidépresseurs. En 2001, le taux avait grimpé à 5 %.

          

Jane Shulman est courtière en conaissances au Réseau canadien pour la santé des femmes

 

Visionnez le webinaire! (en anglais)  www.rcsf.ca

Le RCSF travaille présentement à la rédaction d’un feuillet d’information exhaustif qui portera sur les ISRS et la grossesse. Vous pourrez bientôt le télécharger en visitant le www.rcsf.ca