La désinfection et ses répercussions en aval :

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Implications sexospécifiques de la présence de produits pharmaceutiques et de soins personnels dans notre eau

On trouve aujourd’hui dans les eaux de surface, les eaux souterraines1 et l’eau potable du Canada des traces de produits pharmaceutiques et de soins personnels (PPSP). On commence même à les considérer comme des polluants persistants. Leur « caractère persistant » ne serait pas seulement attribuable à leurs propriétés chimiques, qui empêcheraient leur dégradation, mais aussi à leur rejet continu et de plus en plus fréquent dans notre environnement.

Les PPSP dans l'eau potable : portée et complexité du problème

1er encadré : PPSP détectés dans des échantillons eau potable au Canada

•    Acétaminophène - analgésique
•    Benzafibrate – hypocholestérolémiant
•    Carbamazépine – Anticonvulsant
•    Enrofloxacine - antibiotique
•    Gemfibrosil – antihyperlipidémique
•    Ibuprofène – anti-inflammatoire non stéroïdien
•    Lincomycine - antibiotique
•    Kétoprofène – anti-inflammatoire non stéroïdien
•    Méclocycline - antibiotique
•    Naproxène - anti-inflammatoire non stéroïdien
•    Norfloxacine - antibiotique
•    Roxithromycine - antibiotique
•    Sulfaméthoxazole - antibiotique
•    Tétracycline - antibiotique
•    Triméthoprime -antibiotique
•    Triclosane – agent antibactérien
•    Tylosine -antibiotique

Seulement une fraction des médicaments que nous consommons sont assimilés par l’organisme. Les résidus sont rejetés avec les métabolites dans nos cours d’eau. De plus, nous évacuons quotidiennement dans nos éviers et nos baignoires les composés d’une foule de produits de soins personnels (shampooing, savons, crèmes, gels et détergents). Enfin, d’autres produits pharmaceutiques s’infiltrent aussi dans l’environnement par le biais de l’agriculture, de l’aquaculture, des effluents des hôpitaux et des usines4. Ni les installations de traitement des eaux usées, ni les stations de production d’eau potable ne sont conçues pour filtrer entièrement ces substances; elles sont rejetées pour toujours dans nos lacs, nos rivières et nos ruisseaux. Même si la concentration en PPSP dans l’environnement est très faible, des scientifiques et des décisionnaires au Canada et à l’étranger se sont inquiétés de leurs répercussions éventuelles sur les écosystèmes et la santé humaine.

La liste des PPSP détectés dans l’eau potable au Canada figure dans le 1er encadré. Comme leur détection n’est pas imposée par les directives actuelles et que leur présence n’est donc pas vérifiée dans les stations de production d’eau potable, on ne dispose pas de données de routine les concernant. Tout autour du globe, cependant, on a détecté dans l’eau potable bien au-delà de 30 différentes sortes de PPSP.

Non seulement est-il possible que nous soyons exposés de façon chronique à des traces de PPSP dans notre eau potable. Leur présence crée un deuxième problème : les PPSP peuvent réagir avec certains produits chimiques utilisés pour désinfecter notre eau et engendrer de nouvelles substances. Un très grand nombre de ces sous-produits existent déjà (plus de 600 ont été détectés). Ils sont créés lorsque des désinfectants comme le chlore entrent en contact avec des matières organiques d’origine naturelle présentes dans l’eau8. Même si les données à ce sujet ne sont pas concluantes, certaines études ont établi un lien entre l’exposition à certains sous-produits de la désinfection et une gamme d’effets néfastes pour la santé, dont certains types de cancer et de problèmes génésiques. Des recherches récentes montrent qu’une réaction entre un PPSP et un désinfectant peut engendrer des substances dont on ne connaît ni les propriétés, ni la toxicité. C’est le cas notamment des stéroïdes estrogéniques utilisés dans les contraceptifs, des anti‑inflammatoires comme l’ibuprofène, de l’agent antibactérien triclosane et des filtres à ultraviolet (UV).

La désinfection améliore la santé publique en éliminant les pathogènes présents dans l’eau potable. Néanmoins, la formation de sous-produits de la désinfection, en particulier ceux qui sont dérivés des PPSP, fait ressortir les limites des solutions techniques mises en œuvre éliminer les contaminants dans l’eau potable.

Que peut nous apprendre une analyse des influences du genre et du sexe (AIGS) sur ce problème?

Actuellement, les études menées sur les PPSP dans l’environnement ne tiennent pas compte du sexe et du genre. Pourtant, ces dimensions importantes ont une incidence sur la consommation de nombreux produits pharmaceutiques (contraceptifs, hormonothérapie, antidépresseurs, par ex.) et de soins personnels (cosmétiques, écran solaire, parfums). De plus, il est probable que l’exposition aux traces de contaminants et de sous-produits de la désinfection dans l’eau potable induise des répercussions différentes selon les sexes.

L’usage sexospécifique des PPSP

Qu’est-ce que l’analyse des influences du genre et du sexe?(AIGS)

L’AIGS tient compte des différences biologiques et sociales entre les femmes et les hommes, dans le but de faire ressortir les conséquences distinctes de certains facteurs sur la santé de chaque groupe*.

Le sexe et le genre façonnent l’usage des PPSP, l’exposition aux PPSP et aux DBP dans l’eau potable et ses effets sur notre organisme et notre santé. Leur interaction avec d’autres facteurs sociaux importants, comme le revenu, le lieu géographique, la race, l’origine ethnique et la langue, peut engendrer des disparités en matière de santé.

*Barbara Clow et al., Se montrer à la hauteur du défi  :l’analyse des influences du genre et du sexe en planification, en élaboration de politiques et en recherche dans le domaine de la santé au Canada. Halifax, Centre d’excellence de l’Atlantique pour la santé des femmes, 2009.

Un grand nombre de PPSP détectés dans l’environnement ne sont pas utilisés de la même façon par les hommes et les femmes, ni dans les mêmes quantités. Ce constat s’applique tant aux médicaments qu’aux produits de soins personnels. Pour des raisons d’ordre biologique et social, les femmes consomment plus de médicaments que les hommes. À titre d’exemple, les contraceptifs, les inducteurs de l’ovulation et l’hormonothérapie sont prescrits aux femmes uniquement; dès la puberté, celles-ci suivent fréquemment une forme quelconque de thérapie hormonale qui se prolongera pendant une partie de leur vie. De même, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à recevoir un diagnostic de trouble psychiatrique comme la dépression et anxiété, et plus susceptibles de se faire prescrire des antidépresseurs pour des symptômes associés aux troubles émotionnels.

Les produits de soins personnels (PSP) se distinguent des produits pharmaceutiques de différentes façons. En règle générale, ils sont destinés à être utilisés en toute sécurité par des gens en bonne santé. Les PSP regroupent un large éventail de produits variés, ce qui complique l’analyse sexospécifique des ingrédients chimiques qu’ils renferment. Néanmoins, on peut affirmer que certains produits populaires sont consommés par des femmes la plupart du temps. Par exemple, l’écrasante majorité des utilisateurs de filtres à ultraviolet (UV), ces substances utilisées dans la préparation des écrans solaires, sont des femmes. Ce constat s’applique également à de nombreux autres produits qui en contiennent (crèmes, lotions, cosmétiques, etc.)Les muscs synthétiques qu’on ajoute à une vaste gamme de produits de consommation (parfums, savons, lotions, shampoings et détergents à lessive) font également l’objet d’un usage distinct selon le sexe.

L’exposition sexospécifique aux PPCP
Il est difficile de déterminer le degré d’exposition de chaque sexe aux PPSP dans l’eau potable, vu la rareté des données générales acquises sur leur présence dans l’environnement et des données sexospécifiques en particulier. Les femmes boivent-elles plus d’eau que les hommes, ou moins? Leur répartition géographique (sans aucun doute un facteur influant sur la qualité de l’eau) est-elle la même? Les réponses à ces questions nous fourniraient un meilleur éclairage sur les différences entre les sexes en matière d’exposition. Un sujet sur lequel nous possédons quelques données est celui de l’exposition des femmes enceintes aux PPSP dans l’eau potable. Par exemple, la recommandation voulant que les femmes enceintes boivent deux litres d’eau par jour pourrait se traduire, si elle est suivie, par une exposition à un plus grand nombre de contaminants par rapport à une personne qui en consommerait moins pendant la même période. Une étude avance en effet que la directive des deux litres quotidiens pourrait exposer une femme enceinte à cinq médicaments qui inquiètent particulièrement.

Les effets sexospécifiques sur la santé des PPSP présents dans l’eau

De nombreux PPSP sont considérés comme des perturbateurs endocriniens; c’est le cas des contraceptifs oraux, des hormones, des antiépileptiques, des anti-inflammatoires, de certains antidépresseurs, des filtres à ultraviolet et des muscs synthétiques. À ce stade, les données concernant les effets sexospécifiques des PPSP sur la santé proviennent en majorité de recherches qui ont examiné l’impact des perturbateurs endocriniens sur les espèces aquatiques. La féminisation des poissons mâles est l’une des observations courantes rapportées dans ces études. Ce phénomène se caractérise par un développement testiculaire limité et la production d’œufs immatures dans les testicules. Après avoir versé de faibles concentrations d’éthinylestradiol dans un lac du Nord ontarien, par exemple, des chercheurs ont constaté que les têtes-de-boule mâles se sont féminisés et que la production des œufs chez les femelles s’est modifiée, ce qui a provoqué la disparition presque totale de cette espèce dans le lac en question. Le cas des poissons intersexués retient l’attention, car les transformations observées sont comparables aux effets relevés chez l’être humain, par exemple au syndrome de Klinefelter. La recherche sur les pesticides et sur les contaminants industriels pourrait fournir des indices pour tenter d’expliquer le phénomène. Elle laisse envisager que l’exposition intra-utérine et infantile à des composés considérés comme des perturbateurs endocriniens pourrait effectivement avoir des effets sexospécifiques sur la santé.

Pourquoi s’inquiéter s’il ne s’agit que de traces?

Les concentrations de n'importe quel médicament présent dans le milieu aquatique sont très faibles lorsqu’on les compare à la dose thérapeutique quotidienne prescrite. C’est ce qui amène certains analystes à conclure que les traces détectées dans des échantillons d’eau potable au Canada posent un risque négligeable pour la santé humaine, « puisqu’il faudrait qu’une personne consomme des milliers de verres d’eau par jour avant de dépasser la limite quotidienne acceptable ». Or la recherche menée sur cette classe de substances appelées modulateurs endocriniens suggère toute autre chose.

Selon ce que nous enseigne le nouveau domaine de l’épigénétique, les modulateurs endocriniens interfèrent avec les signaux hormonaux de telle façon que non seulement la dose, mais aussi le facteur temps, déterminent les conséquences de l’exposition. Les altérations épigénétiques reprogramment la régulation de fonctions cellulaires vitales, ce qui permet aux organes de s’adapter aux stress présents dans le milieu, dont l’exposition aux hormones, aux médicaments et aux toxines. Ceci prépare l’organisme à surmonter des stress de même nature plus tard. Cette reprogrammation, ou empreinte génomique, s’effectue à des phases critiques (des « fenêtres ») du développement des organes. Chez l’être humain, ces périodes correspondent à la gestation, à l’enfance et à l’adolescence, le développement de l’appareil génital et du système nerveux central se poursuivant jusqu’à la fin de cette dernière. Certains agents chimiques synthétiques capables d’imiter les signaux hormonaux peuvent perturber le mécanisme d’adaptation de l’organisme, augmentant le risque de maladie plus tard dans la vie. Ainsi, une exposition à de faibles taux de modulateurs endocriniens dans l’environnement pourrait bien entraîner des répercussions sur la santé humaine. Le stade de développement jouerait un grand rôle; on suppose aussi que des interactions importantes se produisent entre ces substances.
Les raisons de s'inquiéter des effets sur la santé humaine des PPSP présents dans l’environnement ne se limitent toutefois pas aux modulateurs endocriniens. Tout composé pharmaceutique actif vise à provoquer une activité biologique précise et n’est pas destiné à être dispersé dans l’environnement. Le fait qu’il faille obtenir une ordonnance pour accéder à certains médicaments repose sur de bonnes raisons : ce ne sont pas des produits indiqués pour tout le monde et ils ne conviennent pas à un usage répandu ou prolongé. À la différence des médicaments, les produits de soins personnels ne sont pas du tout prévus pour la consommation humaine. On en sait très peu sur l’ingestion chronique de ces substances; comme dans le cas des médicaments, cependant, leur présence dans l’eau potable, même à de très faibles degrés, soulève d’importantes questions pour la santé de la population à longue échéance.

Les mesures en amont, un aspect négligé de la solution

Pour certains, la solution au problème résiderait dans l’amélioration des systèmes de traitement de l’eau potable. Même s’il s’agit en effet d’un mécanisme important pour contrôler les niveaux de PPSP, on ne peut pas se limiter à cette seule stratégie pour plusieurs raisons. Premièrement, les systèmes de traitement avancé comme l’ozonation coûtent cher; ils sont donc susceptibles de rester inaccessibles pour la plupart des municipalités canadiennes, qui continueront à dépendre du chlore pour désinfecter leur eau. Deuxièmement, même les meilleures technologies sont incapables d’extraire complètement tous les contaminants; pire, elles peuvent même engendrer de nouveaux sous-produits, un aspect dont on tient trop rarement compte au moment d’en évaluer les mérites. On a découvert, par exemple, que l’ozonation de la carbamazépine (un anticonvulsant) engendrait trois nouveaux sous‑produits inconnus jusque-là. Vu la grande quantité de nouveaux PPSP qui font constamment leur entrée sur le marché, on peut se demander si ces techniques de traitement sauront suffire à la demande.
Il faudrait plutôt jumeler les solutions « en aval » à des stratégies visant à réduire la charge des PPSP libérés dans l’environnement. Même si on ne connaît pas bien tous les risques que comportent ces substances, mieux vaut pécher par prudence et adopter une approche préventive ou « en amont ». Qui plus est, nombre de mesures peuvent être mises en œuvre immédiatement et à un coût relativement faible, si on les compare aux investissements à long terme qu’exige l’adaptation à grande échelle des stations de traitement de l’eau potable.

Quantité de PPSP remplissent une fonction essentielle et vitale, mais dans bien des cas, on pourrait réduire leur usage ou tout simplement s’en passer. La prolifération des produits antibactériens comme les savons à main sont un bon exemple; ils contiennent souvent du triclosan, une substance aujourd’hui répandue dans l’environnement, y compris dans l’eau potable. D'ailleurs, malgré leur grande popularité, les produits antibactériens pour le lavage régulier des mains ne sont pas recommandés par Santé Canada, par l’Association médicale canadienne ou par la Société canadienne de pédiatrie.

Malgré cela, les tendances actuelles en matière d’usage et de promotion des PPSP nous orientent dans une tout autre direction. Les sociétés pharmaceutiques, pour leur part, ne cessent d’inventer de nouvelles techniques de persuasion pour vendre leurs médicaments, souvent dans le cadre de campagnes ciblées qui s’adressent aux femmes et exploitent leur rôle dans la société.

Voici quelques exemples de stratégies qu’on pourrait adopter en amont :

• Réduire l’usage des produits pharmaceutiques en renforçant l’interdiction relative à la publicité directe des médicaments d’ordonnance. À l’heure actuelle, la mise en vigueur de ce règlement est terriblement inadéquate;
• Contenir la vague de résidus pharmaceutiques dans les systèmes aquatiques en multipliant les programmes de récupération des médicaments. Une poignée de provinces offrent un tel mécanisme; les autres devraient leur emboîter le pas;
• Sensibiliser les consommateurs et consommatrices, dont les jeunes, les patients, les médecins et les pharmaciens, aux conséquences des mauvaises habitudes en matière d’usage et d’élimination des PPSP; et    
• Restreindre de façon judicieuse l’usage et la promotion de certains PPSP.

De toute évidence, il est possible d’instaurer sans délai des mécanismes réalistes et concrets pour freiner le rejet des PPSP dans l’environnement. Notre analyse des influences du genre et du sexe révèle qu’il est essentiel de tenir compte des répercussions qu’auront ces mesures sur les femmes.

Sharon Batt est membre fondatrice d’Action cancer du sein de Montréal, et auteure de “A bout de patience: Les enjeux de la lutte au cancer du sein”