COLLABORATION SPÉCIALE - Paraître mon âge

Mercredi, October 31, 2012 - 18:46

Tagged :
Print
Taille du texte: Normal / Moyen / Grand
Version imprimableVersion imprimable

On tombe parfois sur des sujets touchant la santé des femmes qui nous font réagir fortement, qu’ils émanent du milieu de la recherche, des médias grand public ou de femmes qui parlent de leurs expériences. Au RCSF, nous avons décidé de créer dans notre site un espace pour recueillir vos réactions. Nous inviterons des personnes bien informées à se prononcer sur les sujets en question et à les commenter « sans détour ». Tous les mois, une nouvelle chronique paraîtra ici même : consultez-la! Et faites‑nous part de vos réflexions en écrivant à cwhn@cwhn.ca.


Par Abby Lippman

Nora Ephron n’aimait pas son cou; Shari Graydon a publié un recueil de textes sur des femmes qui « trouvent que leurs mains sont magnifiques » (Lisez le compte rendu). Deux réflexions sur des parties du corps, qui permettent de sonder l’expérience du vieillissement chez les femmes.

En fait, même si je ne comprends toujours pas exactement quel peut être le rapport entre mes mains ou mon cou et qui je suis ou la façon dont les autres me perçoivent – et ce malgré toute la pression sociale destinée à me convaincre du contraire – il me paraît assez clair que l’idée d’empêcher l’anatomie féminine de suivre sa destinée comporte des débouchés commerciaux évidents. Ce qui pose un problème de plus en plus grand.

Parmi les toutes dernières trouvailles, il y a ces « conseils visant à prévenir le vieillissement prématuré des mains » (le contraste avec l’optimisme du titre choisi par Shari Graydon est frappant), destinés aux « mamans occupées ». De plus en plus longue, la liste des interventions cible désormais taches de vieillesse et perte de volume. Certains conseils relèvent du sens commun et s’appliquent à TOUTES les mains (porter des gants pour laver la vaisselle; utiliser de la lotion pour les mains), alors que d’autres, de nature plus intensive, visent le même traitement que celui qu’on inflige au visage et à la poitrine (par. ex., injecter une substance pour en accroître le volume), en utilisant peut-être même la graisse aspirée pendant une liposuccion visant à « reconstituer la forme perdue ». Ce n’est pas tout à fait le genre de récupération préconisée par les défenseurs de l’environnement, mais qui sait? On pourrait juger en effet qu’il est plus sage, d’un point de vue écologique, de faire du remplissage de mains que de sites d’enfouissement dont la pollution inquiète déjà.

Quoi qu’il en soit, ce qui m’inquiète surtout, c’est à la fois le nouveau procédé mis de l’avant et la façon plutôt cavalière dont on nous en fait la promotion. La première sonnette d’alarme a retenti au moment où j’ai lu qu’un « traitement par laser fractionné » avait été approuvé par une association de médecins; la deuxième, lorsque je suis tombée, deux ou trois jours plus tard, sur une pleine page à ce sujet dans le Globe and Mail. Cette nouvelle méthode de rajeunissement des femmes âgées fait appel à des faisceaux laser qui ciblent « de petits segments de la couche profonde de la peau »; pour être efficace, le traitement doit être répété de deux à six fois. Pour des raisons qui ne sont pas expliquées, l’American Academy of Dermatology aurait applaudi, semble-t-il, l’introduction de cette « technique d’esthétique ».

L’intervention au laser dont il est question n’est pas seulement destinée aux mains; c’est ce qui explique sans doute sa grande popularité, d’après ce que rapporte une autre association professionnelle, l’American Society of Plastic Surgeons (Globe and Mail, le 25 août 2012). En fait, les plasticiens ont recours à cette méthode pour « refaire la surface » du visage en faisant pénétrer la lumière laser dans le derme de façon à stimuler la production de collagène, tout en retirant en même temps du tissu cutané en surface. Adieu rides et pattes d’oie (en théorie), finis les traits bouffis par le Botox! – à condition, bien sûr, d’être capable de débourser 400 $ par traitement (et il faut en suivre toute une série); à ceci s’ajoute des visites « d’entretien » tous les six à douze mois. Cependant, bienvenue aussi à l’enflure et aux rougeurs, ainsi qu’aux brûlures éventuelles et au tort sérieux que peut causer un rayon laser trop intense.

On qualifie le traitement de « non invasif », ce qui me semble un emploi plutôt libre et problématique de l’expression. Ça me semble tout le contraire, même si aucune incision n’est pratiquée. Pire encore, quel besoin y a-t-il de refaire la surface des mains et des visages comme s’il s’agissait de rues et d’autoroutes? Sur les routes, les fissures et les crevasses sont dangereuses pour les piétons, les cyclistes et les automobilistes et doivent être réparées sans délai. Mais les ridules et les taches présentes sur ma peau? Il me semble qu’elles ne requièrent nullement ce genre d’attention ou d’empressement. Alors pourquoi les médecins sont-ils si avides d’appliquer la nouvelle technique sur la peau des femmes? De plus, est-il nécessaire encore aujourd’hui de considérer le vieillissement comme un sort cruel fait aux femmes?

La cupidité est en partie responsable de cette tendance à créer des besoins. L’appareil coûte peut être cher aux médecins qui se le procurent, mais c’est un investissement à court terme qui risque de rapporter gros une fois vendue aux femmes l’idée que la toute dernière technique de redrapage, de lissage ou d’injection leur permettra de paraître plus jeune que la date inscrite sur leur acte de naissance. Il y a trois ans, Alice Dreger, qui écrit le plus souvent des choses que j’aurais bien aimé écrire moi même, s’est attaquée à la question des médecins qui pratiquent l’esthétique, en invitant le secteur de la médecine à adopter « une déclaration d’indépendance à l’égard de la chirurgie esthétique » (Hastings Center Bioethics Forum, 6 juillet 2009). Dans son article, elle demande aux médecins de se borner à s’occuper de la santé des femmes plutôt que de leur apparence, exprimant son inquiétude à l’égard de ceux qui deviennent des entrepreneurs et les marchands d’interventions d’esthétique déguisées en traitements médicaux. Toutefois, son appel ne semble pas avoir été entendu. Et pendant ce temps, on continue de dénigrer les femmes vieillissantes.

Est-ce si important que ça si j’ai des rides, un derrière flasque ou des taches pigmentées sur les mains? Ou si je vois un menton et des paupières tombantes quand je me regarde dans le miroir? Pourquoi le commentaire « Mais tu ne fais pas ton âge! » n’est-il pas considéré comme une manifestation d’âgisme et une aberration? Accepteriez-vous, par exemple, que l’on vous dise : « Tu n’as vraiment pas l’air d’un Noir (ou d’une personne handicapée ou queer ou pauvre)? N’y verriez-vous pas d’emblée un commentaire discriminatoire fondé sur la race, la capacité physique, l’orientation sexuelle ou la classe?

Dans un ouvrage intitulé Look Me in the Eye (et que nous devrions tous avoir dans notre bibliothèque), Barbara Macdonald et Cynthia Rich considèrent que les femmes âgées qui font tout pour effacer leur âge essaient de « passer ». Elles font remarquer judicieusement que cette stratégie présente un danger sérieux pour l’individualité, « sauf dans les cas où il s’agit d’une tactique politique délibérée destinée à un but très précis » (p. 55). Les médecins qui proposent des méthodes censées prévenir le vieillissement ainsi que les femmes qui les achètent peuvent être considérés de la même manière : comme une menace à notre individualité.

Mes mains, comme celles de bien des femmes, deviennent de plus en plus noueuses et raidies avec l’âge. Les bagues que j’adorais enfiler sur plusieurs doigts des deux mains en même temps, reposent aujourd’hui dans mon coffre à bijoux, attendant d’être recyclées en pendentif à suspendre autour de mon cou ridé ou en broche agrafée sur un veston que j’enfilerai sur mes épaules voûtées – ou encore d’être offertes en cadeau pour orner d’autres doigts plus droits que les miens. J’aime penser que le réseau complexe de veines qui se dessine sur le dos de mes mains est une sorte d’art corporel abstrait, une œuvre en constante évolution, un genre de tatouage naturel, peut-être.

Bien entendu, certaines dimensions du vieillissement MÉRITENT notre intervention, en particulier celles qui touchent les femmes marginalisées et celles qui ne jouissent d’aucun pouvoir ou privilège : revendiquer des logements sécuritaires, des ressources financières, des soins de première ligne et prôner une conception universelle des aménagements, des espaces et des objets, entre autres. Il ne s’agit pas de prétextes pour contrer le vieillissement, mais bien de moyens destinés à faire en sorte que toutes les femmes puissent vieillir dans le respect.

S’il existe un rapport entre mains et vieillissement, il se trouve dans ces salons de manucure où des femmes collent des faux ongles en utilisant des produits hautement toxiques aux effets néfastes connus. La plupart de ces travailleuses, sinon toutes, ne sont ni syndiquées ni protégées par une réglementation qui imposerait une manipulation sécuritaire des produits; leur situation est bien plus préoccupante que les quelques taches présentes sur les mains de leurs clientes. Et s’il s’avère que le vieillissement est aussi une affaire de cou, alors exprimons notre admiration à l’égard des femmes âgées qui tiennent le leur bien droit et qui luttent pour la justice sociale et reproductive.

Féministe de longue date, Abby Lippman s’intéresse en particulier à la santé des femmes et aux politiques qui s’y rattachent. Professeure à l’Université McGill, passionnée par l’écriture, elle a été présidente du Réseau canadien pour la santé des femmes. Elle siège aujourd’hui au conseil d’administration de la FQPN, où elle collabore à l’établissement au Québec d’un mouvement fédérateur en matière de promotion des droits génésiques.