Les agressions sexuelles – en quête d’une profonde transformation des mentalités

Mardi, January 29, 2013 - 13:03

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Parlons sexualité - blogue par Lyba Spring


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Fin 2012, une attaque vicieuse contre une jeune femme de 23 ans, qui a succombé à ses blessures peu de temps après, déclenchait en Inde un mouvement de protestation qui pourrait avoir des répercussions profondes sur la culture de ce pays, du moins c’est ce qu’on peut espérer. Personne ne s’étonnera d’apprendre qu’aucun mouvement semblable n’existe au Congo, où le viol continue à être utilisé comme arme de guerre tant contre les hommes que les femmes. Lors de la dernière élection présidentielle américaine, les remarques absurdes et enrageantes prononcées sur le viol et la grossesse ont alimenté la presse et suscité chez les groupes de femmes plus de réactions que ceux-ci n’en avaient manifestées depuis un bon moment. L’été dernier, après une série d’agressions sexuelles dans un quartier de Toronto, les gens se sont rassemblés en grand nombre pour prendre part à des manifestations qui ont fait grand bruit.

Pourtant, après des décennies de féminisme et de discours sur « la culture du viol », rien n’indique qu’une transformation radicale des mentalités se soit produite au Canada.

Pendant trente ans, j’ai passé beaucoup de temps dans les salles de classe aux niveaux intermédiaire et secondaire à parler d’égalité entre les sexes. Entre autres, j’ai conçu un module d’éducation sur le thème de l’agression sexuelle, en particulier dans les fréquentations.

Il y a des années, je me trouvais dans une classe de huitième année formée d’élèves âgés de 13 ans. Nous faisions ensemble la première partie d’un exercice dans laquelle je leur demandais de réagir à une série d’énoncés. Il était intéressant de constater qu’ils donnaient souvent ce qu’ils pensaient être la « bonne » réponse. Entre autres, c’était presque invariablement le cas avec l’énoncé « Non, ça veut toujours dire non ». Je leur demandais alors de m’expliquer pourquoi certaines filles ou certaines femmes commençaient parfois par refuser les avances sexuelles, puis semblaient les accepter. Les élèves avaient compris que certaines ne veulent pas être considérées comme des filles « faciles », qu’elles s’inquiètent de leur réputation. Ils savaient aussi que le ton de voix ou le langage corporel pouvait donner à leur refus un caractère ambigu, ce qui pouvait conduire à une méprise, en particulier si l’alcool était en jeu. 

Le second énoncé allait comme suit : « Une personne ne perd jamais son droit de refus ». Un seul garçon dans la classe ne partageait pas l’avis général sur cette question. J’ai demandé aux élèves de me donner des exemples de circonstances dans lesquelles une personne pourrait vouloir mettre un terme à une situation et ceux-ci ont donné entre autres les réponses suivantes : quand c’est la première fois et que ça fait mal; quand on change d’idée; quand on craint d’attraper une MST, etc. Peu importe les arguments, ce garçon restait persuadé qu’une fois qu’on avait commencé, il fallait aller jusqu’au bout. Je lui ai demandé : « Si tu es avec une fille, que tu es au-dessus d’elle et que tu te rends compte qu’elle souffre, comment réagirais-tu? »

« Je tournerais son visage dans l’autre direction », m’a-t-il répondu. 

Son enseignant m’a appris plus tard que ce garçon réagissait mal aux figures d’autorité féminines, ce qui expliquait sa misogynie et son manque d’empathie, tout en me faisant appréhender ses comportements futurs.

C’est peu dire que d’affirmer que les parents élèvent leurs enfants dans une culture imprégnée d’images contradictoires sur ce que signifie être un homme ou une femme. Que faire dans ces conditions?

À l’époque où mes enfants étaient jeunes, j’ai entendu un jour mon garçon et ma fille se chamailler dans le salon. Celle-ci n’avait pas l’air d’aimer ce qui se passait et j’ai décidé d’aller y jeter un coup d’œil. Son frère l’avait clouée au sol et elle se démenait pour se dégager de son emprise. J’ai dit à ma fille : « Dis-lui de se relever avec toute la fermeté dont tu es capable » et à mon garçon : « Écoute ce qu’elle te dit et obéis ».

Toutes choses étant égales par ailleurs, ce genre de leçon ne peut se produire que dans un contexte propice, bien entendu. Statistiquement parlant, un enfant déjà victime de sévices sexuels est plus susceptible de subir une agression sexuelle, en particulier en l’absence de bonne thérapie. Les agressions et les meurtres effarants dont sont victimes les femmes autochtones forment une catégorie à part, marquée par le caractère profondément raciste de nos relations historiques avec les Premières nations.

Nous vivons dans une société qui nous juge responsables de nos choix en matière de santé, y compris de santé sexuelle, sans tenir compte des facteurs sur lesquels nous n’avons aucune emprise, comme les mauvais traitements, la pauvreté et le racisme. Or l’éducation parentale demeure l’un des principaux moyens de contrer le sexisme. Ce qu’on enseigne à la maison – ou pas – peut exercer une influence profonde sur la capacité de l’enfant à se forger une opinion malgré le déluge d’images sexistes et de violence sexuelle que véhiculent les médias.

Récemment, après le décès de cette jeune Indienne de 23 ans, des hommes se sont étendus de tout leur long dans la rue et réclamé une transformation des mentalités. Notre propre Campagne du ruban blanc a permis quelques avancées importantes, mais les statistiques indiquent que le fléau continue de sévir. En 2011, plus de 21 800 agressions sexuelles ont été signalées au Canada. Nous savons que ce chiffre ne représente que le dixième des agressions, qui sont le plus souvent commises par une personne de notre connaissance.

Voilà un obstacle profondément enraciné, parmi ceux qu’il nous faudra franchir dans notre quête d’égalité.

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