Compte rendu de livre - Dangerous Pregnancies: Mothers, Disabilities, and Abortion in Modern America

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Publication Date: 
mec, 2013-02-06

Leslie J. Reagan maîtrise bien son sujet et parvient à faire des rapprochements fondés sur des arguments clairs et persuasifs. Au chapitre trois, par exemple, elle qualifie les femmes de « pionnières » en matière de morale et de droit, dans la mesure où elles ont porté la notion de « naissance préjudiciable » à l’attention du public. Ces pages regorgent d’analyses juridiques détaillées, dans lesquelles les archives judiciaires sont examinées avec soin. Toutefois, leur lecture est laborieuse même pour une personne résidant dans le pays concerné (les États-Unis); elle ne risque pas de susciter beaucoup d’intérêt chez une lectorate canadienne. De plus, bien que Reagan propose une bonne analyse du racisme dans le domaine du droit, ses constatations pourraient s’appliquer à n’importe quelle procédure s’appliquant aux femmes de race noire, et non seulement aux « avortements provoqués » pour cause de rubéole.

Reagan brosse un assez bon tableau des programmes de vaccination. Le plus frappant, c’est de constater comment un vaccin adopté dans un premier temps avec enthousiasme a fini un jour par être perçu comme un « ennemi » par certains. Il faut savoir également que ce procédé destiné à l’origine à protéger la population contre la rubéole et le syndrome de rubéole congénitale est devenu une solution à bannir en raison d’allégations persistantes sur un éventuel lien de causalité avec l’autisme. (Un renversement de perspective qui fera peut-être l’objet d’un prochain livre!)

Retracer l’évolution, même récente, des enjeux touchant la santé des femmes nous fait découvrir des choses fascinantes sur les changements qui se sont produits, mais le plus souvent aussi, sur ce qui n’a pas vraiment changé. Leslie J. Reagan souligne, par exemple, que les campagnes de vaccination s’appuyaient autrefois sur le désir des mères de protéger leur santé et celle de leur enfant; aujourd’hui, en revanche, on chercherait plutôt à rendre celles-ci responsables des torts subis par leurs enfants, une conception que l’auteure juge « sans fondement historique »; dans cette perspective, la santé et le bien-être de l’enfant seraient menacés par les comportements malsains de sa mère, plutôt que par les risques véritablement engendrés par les conditions de vie. Une tendance qui culmine dans les tentatives récentes (au Canada comme aux États-Unis) de criminaliser les femmes enceintes qui ne se conduisent pas « correctement ».

Leslie J. Reagan affirme que la rubéole « a marqué de son empreinte les corps et puis la société ». Il s’agit là d’une assertion bien générale, même si de nombreux arguments sont invoqués pour l’appuyer; son insistance sur ce point ne réussit pas toujours à convaincre. Peut-être l’auteure tente-t-elle de faire de trop nombreux rapprochements, ce qui fait en sorte que la démonstration semble forcée par moments. Trop souvent, elle ira puiser dans ses vastes connaissances sur l’histoire sociale de l’époque (principalement les années 1960) alors que ce n’est pas le cœur de son propos, ce qui la fait dévier de son fil conducteur. Voici un exemple : au beau milieu d’une discussion sur les analyses de sang servant à détecter la rubéole, dont le contexte biomédical n’est expliqué que deux paragraphes plus loin, elle relate des événements qui se sont produits à Berkeley (Californie) et à Selma (Alabama), qui sont intéressants en soi, certes, mais n’apportent rien au propos.

Dans un même ordre d’idées, l’examen des archives historiques proposé dans le chapitre quatre (intitulé « La confection et la violation des lois en période d’épidémie ») risque de submerger une lecteure moyen, malgré la pertinence des points soulevés sur la façon dont l’épidémie de rubéole a servi à alimenter le débat politique sur l’avortement.

La rubéole n’est plus le fléau qu’elle a déjà été en Amérique du Nord. On peut vraisemblablement attribuer cette évolution aux femmes qui, au fil de l’histoire, ont tenté de comprendre la nature distincte de cette maladie (principalement en comparant leurs expériences, ce qui les a amenées à constater qu’une infection bénigne chez la femme adulte enceinte pouvait provoquer des problèmes graves chez le nouveau-né). Un constat semblable s’applique à l’avortement, qu’elles ont contribué à rendre « respectable » dans la mesure où le fait de contracter la rubéole pendant la grossesse a fini par devenir une indication acceptée pour subir une intervention désignée à l’époque comme « légale » (ou « thérapeutique »). Malheureusement, en présentant les enfants atteints de rubéole congénitale comme des êtres non désirés ou non désirables (au lieu de les considérer comme des enfants ayant droit à des services médicaux et sociaux particuliers), il est probable qu’on ait ouvert la porte à un nouveau phénomène. En effet, le fait de proposer d’emblée un avortement ou de le demander lorsque l’examen prénatal de routine (qui est devenu pratique courante) laisse soupçonner la présence de certaines maladies comme le syndrome de Down, a fini par aboutir à une normalisation de l’avortement dans les cas où on détecte des « anomalies fœtales » in utero. Il en va de même avec le fait de considérer les enfants handicapés comme des objets de pitié ou pire.