Compte rendu de livre - Dangerous Pregnancies: Mothers, Disabilities, and Abortion in Modern America

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Publication Date: 
mec, 2013-02-06

COMPTE RENDU DE LIVRE

Dangerous Pregnancies: Mothers, Disabilities, and Abortion in Modern America by Leslie J. Reagan. University of California Press, 2012 (livre de poche).

Recension par Abby Lippman

La rubéole, une infection virale responsable de nombreuses grossesses à risque à une certaine époque, constitue le pivot à partir duquel Dangerous Pregnancies aborde de nombreuses autres questions essentielles en santé des femmes. Parmi celles-ci, figurent l’avortement, les usages préventifs de la biomédecine (la finalité et l’innocuité des vaccins notamment), le rôle des femmes comme protectrices de la santé des enfants, sans compter les points d’intersection multiples entre ces aspects et l’eugénisme, le racisme et le classisme. L’auteure analyse chacun de ces thèmes et s’en sert pour éclairer les débats politiques et sociaux qui ont eu cours dans les années 1960 et 1970. La trame qu’elle réussit à constituer à partir de tous ces différents fils conducteurs, toutefois, n’est pas toujours tissée avec un égal bonheur. 

Avec ses 87 pages de notes de bas de page et sa bibliographie de 21 pages, l’ouvrage donne l’impression, du moins à première vue, de s’adresser à une lectorate universitaire plutôt qu’au grand public. Rien n’oblige toutefois une lecteure à s’attarder à cette abondance de détails et de références fouillées; toute personne curieuse d’en savoir un peu plus sur l’un ou l’autre des sujets abordés risque d’y trouver ample matière à découverte et à réflexion.

Leslie J. Reagan retrace ici l’histoire de la rubéole et de sa découverte. Différents aspects sont abordés : les réactions et les peurs suscitées par cette maladie, ainsi que leur résonance sur les efforts déployés aux États-Unis pour légaliser l’avortement et le rendre accessible; l’incidence de la classe sociale, de la race et des privilèges sur l’accès à cette intervention; le rôle du mouvement pour les droits des personnes handicapées, l’eugénisme dans la promotion de la vaccination et de l’avortement; la mise au point d’un vaccin et l’instauration des programmes de vaccination; ainsi que tous les rapprochements qu’on peut faire entre ces éléments.

Ce regard rétrospectif sur la seconde moitié du XXe siècle est pertinent, compte tenu des efforts déployés actuellement pour restreindre le droit à l’avortement (projets de loi privés au Canada, législations des États américains). Il nous offre une perspective historique pertinente dans le contexte actuel sur les questions entourant ce doit, son accessibilité et sa légalité, nous rappelant à quel point les acquis sont fragiles à ce chapitre. Parallèlement, l’histoire du vaccin contre la rubéole et son usage trouve un écho dans les débats actuels sur l’innocuité du vaccin administré aujourd’hui aux nourrissons comme moyen de prévention (le triple vaccin RRO contre la rougeole, la rubéole et les oreillons), sans parler du débat entourant le vaccin contre le papillomavirus (VPH). 

Mon intérêt pour cet ouvrage réside peut-être dans le fait que j’ai moi-même connu cette période que la plupart considèrent comme la préhistoire. J’ai en effet grandi à l’époque des rubella parties : même si l’expression n’est pas consacrée, cette pratique est bel et bien évoquée dans Dangerous Pregnancies. Si un enfant du quartier attrapait la rubéole, ma mère et d’autres parents comme elles emmenaient leurs filles rendre visite à celle-ci afin de les exposer au virus; on savait alors que le fait de contracter la maladie pendant l’enfance nous protégerait plus tard contre le risque d’infection pendant une grossesse et les torts qu’elle peut causer au fœtus. Par ailleurs, j’ai participé dans les années 1960 à une étude longitudinale à propos des effets de la rubéole congénitale sur le comportement (projet qui a mené à la publication d’un ouvrage cité par Reagan : Stella Chess, Sam J. Korn et Paulina B. Fernandez. Psychiatric Disorders of Children with Congenital Rubella, New York, Brunner/Mazel, 1971). Enfin, et c’est peut-être la raison la plus pertinente, je vivais aux États-Unis dans les années qui ont précédé l’arrêt Roe v. Wade, à une époque où l’avortement était illégal et où la lutte contre cet état de choses était une préoccupation féministe.

Les jeunes femmes trouveront malgré tout dans Dangerous Pregnancies une foule de sujets susceptibles de les intéresser, puisqu’on y traite aussi bien d’avortement que de rubéole (et beaucoup plus). La rubéole sert ici de prisme pour examiner des questions comme le contrôle, l’accès et les mentalités à l’égard du libre choix des femmes en matière d’avortement – des sujets qui demeurent d’une grande actualité.

Leslie J. Reagan maîtrise bien son sujet et parvient à faire des rapprochements fondés sur des arguments clairs et persuasifs. Au chapitre trois, par exemple, elle qualifie les femmes de « pionnières » en matière de morale et de droit, dans la mesure où elles ont porté la notion de « naissance préjudiciable » à l’attention du public. Ces pages regorgent d’analyses juridiques détaillées, dans lesquelles les archives judiciaires sont examinées avec soin. Toutefois, leur lecture est laborieuse même pour une personne résidant dans le pays concerné (les États-Unis); elle ne risque pas de susciter beaucoup d’intérêt chez une lectorate canadienne. De plus, bien que Reagan propose une bonne analyse du racisme dans le domaine du droit, ses constatations pourraient s’appliquer à n’importe quelle procédure s’appliquant aux femmes de race noire, et non seulement aux « avortements provoqués » pour cause de rubéole.

Reagan brosse un assez bon tableau des programmes de vaccination. Le plus frappant, c’est de constater comment un vaccin adopté dans un premier temps avec enthousiasme a fini un jour par être perçu comme un « ennemi » par certains. Il faut savoir également que ce procédé destiné à l’origine à protéger la population contre la rubéole et le syndrome de rubéole congénitale est devenu une solution à bannir en raison d’allégations persistantes sur un éventuel lien de causalité avec l’autisme. (Un renversement de perspective qui fera peut-être l’objet d’un prochain livre!)

Retracer l’évolution, même récente, des enjeux touchant la santé des femmes nous fait découvrir des choses fascinantes sur les changements qui se sont produits, mais le plus souvent aussi, sur ce qui n’a pas vraiment changé. Leslie J. Reagan souligne, par exemple, que les campagnes de vaccination s’appuyaient autrefois sur le désir des mères de protéger leur santé et celle de leur enfant; aujourd’hui, en revanche, on chercherait plutôt à rendre celles-ci responsables des torts subis par leurs enfants, une conception que l’auteure juge « sans fondement historique »; dans cette perspective, la santé et le bien-être de l’enfant seraient menacés par les comportements malsains de sa mère, plutôt que par les risques véritablement engendrés par les conditions de vie. Une tendance qui culmine dans les tentatives récentes (au Canada comme aux États-Unis) de criminaliser les femmes enceintes qui ne se conduisent pas « correctement ».

Leslie J. Reagan affirme que la rubéole « a marqué de son empreinte les corps et puis la société ». Il s’agit là d’une assertion bien générale, même si de nombreux arguments sont invoqués pour l’appuyer; son insistance sur ce point ne réussit pas toujours à convaincre. Peut-être l’auteure tente-t-elle de faire de trop nombreux rapprochements, ce qui fait en sorte que la démonstration semble forcée par moments. Trop souvent, elle ira puiser dans ses vastes connaissances sur l’histoire sociale de l’époque (principalement les années 1960) alors que ce n’est pas le cœur de son propos, ce qui la fait dévier de son fil conducteur. Voici un exemple : au beau milieu d’une discussion sur les analyses de sang servant à détecter la rubéole, dont le contexte biomédical n’est expliqué que deux paragraphes plus loin, elle relate des événements qui se sont produits à Berkeley (Californie) et à Selma (Alabama), qui sont intéressants en soi, certes, mais n’apportent rien au propos.

Dans un même ordre d’idées, l’examen des archives historiques proposé dans le chapitre quatre (intitulé « La confection et la violation des lois en période d’épidémie ») risque de submerger une lecteure moyen, malgré la pertinence des points soulevés sur la façon dont l’épidémie de rubéole a servi à alimenter le débat politique sur l’avortement.

La rubéole n’est plus le fléau qu’elle a déjà été en Amérique du Nord. On peut vraisemblablement attribuer cette évolution aux femmes qui, au fil de l’histoire, ont tenté de comprendre la nature distincte de cette maladie (principalement en comparant leurs expériences, ce qui les a amenées à constater qu’une infection bénigne chez la femme adulte enceinte pouvait provoquer des problèmes graves chez le nouveau-né). Un constat semblable s’applique à l’avortement, qu’elles ont contribué à rendre « respectable » dans la mesure où le fait de contracter la rubéole pendant la grossesse a fini par devenir une indication acceptée pour subir une intervention désignée à l’époque comme « légale » (ou « thérapeutique »). Malheureusement, en présentant les enfants atteints de rubéole congénitale comme des êtres non désirés ou non désirables (au lieu de les considérer comme des enfants ayant droit à des services médicaux et sociaux particuliers), il est probable qu’on ait ouvert la porte à un nouveau phénomène. En effet, le fait de proposer d’emblée un avortement ou de le demander lorsque l’examen prénatal de routine (qui est devenu pratique courante) laisse soupçonner la présence de certaines maladies comme le syndrome de Down, a fini par aboutir à une normalisation de l’avortement dans les cas où on détecte des « anomalies fœtales » in utero. Il en va de même avec le fait de considérer les enfants handicapés comme des objets de pitié ou pire.

Malgré tout ce qui a été accompli depuis les années 1960 afin de réduire les risques associés à la grossesse pour un grand nombre de femmes et d’enfants, on peut affirmer aujourd’hui que les bénéfices ne sont pas équitablement répartis. Le choix d’être enceinte ou de ne pas l’être, la limitation des naissances et la possibilité d’élever dans un cadre sécuritaire les enfants qu’on a désirés restent inaccessibles à un trop grand nombre de femmes. Même si les dangers associés à la rubéole ne constituent plus une préoccupation majeure pour les femmes au Canada, cela ne signifie pas pour autant que l’on reconnaît pleinement leurs droits en matière de procréation. Il reste beaucoup à faire avant qu’on puisse annoncer une fois pour toutes que la grossesse et la maternité sont sans danger pour toutes les femmes sans exception.

 

Féministe de longue date, Abby Lippman s’intéresse en particulier à la santé des femmes et aux politiques qui s’y rattachent. Professeure émérite à l’Université McGill, passionnée par l’écriture, elle a été présidente du Réseau canadien pour la santé des femmes. Elle siège aujourd’hui au conseil d’administration de la FQPN (Fédération du Québec pour le planning des naissances), où elle collabore à l’établissement au Québec d’un mouvement fédérateur en matière de promotion des droits génésiques.