La pornographie : une question délicate

Mardi, March 5, 2013 - 11:48

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Parlons sexualité - blogue par Lyba Spring


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Il y a environ 40 ans, les féministes entreprirent d’établir une distinction entre la pornographie et le cinéma érotique. Évidemment, nulle ne pouvait cerner de façon précise ce qui en faisait la différence. Lorsque Linda Lovelace, la vedette du film « Deep Throat », a révélé les abus qu’elle a subis en 1972 pendant le tournage du film, ou lorsque le film de Bonnie Sherr Klein, « Not a Love Story » nous a révélé l’exploitation scandaleuse qui mine le divertissement pour adulte, la pornographie a suscité la colère des femmes. Pour certaines d’entre nous, toute forme de pornographie a pour base l’exploitation, l’humiliation et la violence.

Puis, vinrent des femmes qui ont commencé à produire des films érotiques pour un public féminin, suivies d’autres qui ont produit des films pornographiques pour ce même public. Aujourd’hui, il y a de nombreuses femmes qui se considèrent féministes et qui aiment leurs films pornos. 

Que faire dans tout ça?

En tant qu’éducatrice en santé sexuelle, je suis d’avis que la pornographie a joué un rôle néfaste dans l’éducation sexuelle des garçons. Dans le cadre d’un atelier sur la sexualité que j’ai animé auprès d’adolescents, je n’ai pu m’empêcher de grimacer lorsqu’un garçon a dit : « Ça ne se passe pas comme ça dans la pornographie, mademoiselle ». Je pouvais l’imaginer en train de poser des gestes sexuels fréquemment suggérés dans la pornographie contemporaine, sans demander un consentement. La pornographie présente aux jeunes un scénario sexuel, comme le font les vidéoclips et les émissions de télé-réalité. N’étant pas une consommatrice moi-même, j’ai dû faire de nombreuses lectures pour me familiariser avec les dernières pratiques véhiculées dans la pornographie, comme les « faciaux » et la « double pénétration ». 

La porno étant de plus en plus accessible, l’industrie semble déterminée à fournir des images de plus en plus choquantes et repousse continuellement les limites. Ce phénomène suscite chez les féministes une indignation qui provient nom pas d’un sentiment d’outrage moral mais plutôt d’un sentiment de colère et aussi de peur. Or, la recherche n’a jamais établi un lien de causalité clair entre la pornographie et la violence sexuelle. L’écrivaine Debbie Nathan se prononce sur la question dans le cadre d’une entrevue avec Joy Davidson, Ph.D. : « La recherche démontre que la légalisation et la consommation de masse de la pornographie sont liées à une baisse des taux de viol, et non à une augmentation. » Cependant, lorsque nous entendons parler d’un cas d’agression sexuelle et qu’il s’avère que l’ordinateur de l’agresseur regorge de matériel pornographique violent, entre en scène d’autres recherches, qui établissent l’existence d’un lien entre la pornographie et une mentalité de violence envers les femmes  (voir aussi un article sur le site Web Sisyphe.org). Je me souviens d’un autre atelier que j’ai animé, celui-ci dans un refuge pour femmes violentées. L’une des participantes a raconté au groupe que son mari regardait des films pornos et exigeait, après le visionnement, qu’elle répète les mêmes gestes. Lorsqu’elle refusait, il la battait et la violait.

Il y a aussi d’autres problématiques.  Certaines femmes qui ne consomment pas de matériel pornographique sont bouleversées lorsque leur partenaire en consomme, ayant l’impression d’être trompées. Dan Savage, spécialiste chroniqueur des questions de sexe, insiste sur le fait que tous les hommes consomment de la pornographie et que ceux qui prétendent le contraire mentent. Certains sont si habitués à s’éclater en regardant des images pornos qu’ils ont de la difficulté à vivre une intimité avec une personne en chair et en os. 

Y a-t-il des bons côtés à la pornographie?

Il y a des couples qui adorent regarder des images pornographiques ensemble, et il y en a pour tous les sexes, toutes les orientations sexuelles et tous les goûts. Les gens qui se sentent coupables d’avoir certains penchants sexuels se sentent réconfortés lorsqu’ils voient leurs fantasmes abondamment affichés sur le Web. Ils peuvent trouver d’autres gens qui ont des fantasmes semblables et même des partenaires.

Debbie Nathan trace un portrait positif :

« … pour conserver la pornographie dans le décor, nous devons la démystifier et cesser de la condamner comme quelque chose d’immoral. Si nous pouvions faire cela, la pornographie pourrait peut-être disparaître. Elle serait remplacée par un merveilleux festin d’images et d’aides sexuelles qui correspondraient aux fantasmes, aux désirs et aux envies de tous. … Je pense que la solution (aux stéréotypes) serait non pas de produire moins de pornographie mais plus, si elle est produite par toutes sortes de gens et non uniquement par une industrie qui dessert un marché de masse et qui cherche à réaliser des mégas profits. 

Peut-être les consommateurs de pornographie informés peuvent-ils en consommer comme on consomme du chocolat. Ils peuvent rechercher l’équivalent pornographique d’un produit biologique et issu du commerce équitable (une pornographie produite par des entreprises qui rémunèrent bien les actrices et les acteurs, leur offre des choix concernant les scènes et les oblige à se protéger) et bénéficier d’une bonne dose de dopamine euphorisante tout en vivant l’expérience non pas en se sentant coupable mais avec le sentiment de s’offrir une gâterie. Si les gens encourageaient les entreprises de pornographie éthique, peut-être que l’industrie de la pornographie dominante prendrait un nouveau virage qui pourrait plaire… à un plus grand nombre d’entre nous.

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