INTERdépendance

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Publication Date: 
lun, 2013-04-01

Mais nous sommes sans doute allées trop loin trop souvent en proclamant notre « autonomie » et en exprimant notre perception de l’action de « donner ». La chercheuse féministe, Sue Sherwin, nous a judicieusement rappelé que « l’autonomie » des femmes est « relationnelle » et qu’il s’agit là d’une façon utile d’imaginer comment nous vivons nos vies et faisons nos choix dans la pratique. Autrement dit, nous sommes qui nous sommes dans nos relations avec les autres (pour le meilleur ou pour le pire). Si nous commencions au moins par accepter l’idée que l’interdépendance et nos relations avec les autres représentent probablement la vraie autonomie de l’avenir, et celle de maintenant, nous pourrions changer les choses sans retomber dans les stéréotypes fondés sur le genre. Il n’y a aucune promesse de nirvana, mais peut-être seulement d’une existence plus riche.

Il pourrait y avoir un problème plus vaste qui devrait pourtant être évité. De brillants spécialistes du marketing ont reconnu que nous avions besoin d’aide pour plusieurs choses. Ainsi, « l’externalisation » qui fait appel à tout un éventail d’assistantes personnelles, que ce soit pour nous aider à trouver une partenaire, pour nous nourrir et pour nous enterrer, est devenue une industrie en plein essor que les privilégiés maintiennent à flot (voir à ce sujet le merveilleux ouvrage d’Arlie Hochschild qui est paru récemment, The Outsourced Self). Mais assurément, le marché ne constitue pas vraiment la façon de gérer nos relations, nos besoins et nos problèmes personnels en les confiant comme « tâches » à accomplir à des étrangeres rémunérés à des salaires déraisonnablement peu élevés. L’interdépendance n’a sûrement rien à voir avec « l’externalisation » et avec le fait d’avoir à payer pour satisfaire nos envies et nos besoins; ni avec des approches qui accentueront les écarts et les inégalités entre les femmes.

De plus, cela n’a rien à voir avec les robots « sociaux » de plus en plus sophistiqués que l’on nous propose non seulement pour nettoyer nos maisons, mais également, à ce qu’il paraît, pour nous offrir un soutien affectif et même des relations sexuelles. Les publicités débordent de suggestions du genre « Si, en ce moment, vous avez un certain âge, il se peut que votre compagnon le plus intime lors de vos vieux jours soit un androïde sans fil qui vous suit partout, vous apporte votre thé glacé ou vos martinis, qui vous rappelle de prendre vos médicaments, qui envoie une carte d’anniversaire à votre petit-fils et qui vend vos actions de Cisco » (sic, et également de mauvais goût). On ne fait qu’étaler la marchandisation et la commercialisation de plus en plus marquées des relations humaines, ce qu’il faut que nous rejetions bien sûr.

Il semble que les robots et l’externalisation de nos besoins sociaux soient des symptômes sérieux de quelques importants problèmes de société et non une solution à ceux-ci; ainsi que la cause probable de nouvelles inégalités et injustices. Nous devons remédier directement à ces problèmes et non se lancer dans une quête d’intermédiaires, de gens et de technologies pour suppléer à nos besoins humains d’établir des liens et de s’entraider; ou de remplacer l’ensemble des programmes sociaux et politiques qui nous permettent de bâtir des communautés et de créer une solidarité.

Pour éviter les remèdes magiques, l’oppression des autres et la marchandisation des soins et pour parvenir à un vrai changement pour le bien-être de toutes les femmes, nous devons nous assurer que les mouvements et les approches voulus sont créés par celles qui en bénéficieront et qu’ils ne deviennent pas uniquement une autre option de vente figurant sur la liste d’une courtière en immeubles ou d’une agence de services d’entretien domestique à l’intention de quelques privilégiées (aux dépens, souvent, de nombreux pauvres). Nous parlons de vrais logements sociaux, de possibilités de cologement et non de condominiums dotés de services supplémentaires. Nous parlons également de collaborer et de s’entraider de façon respectueuse dans la solidarité et non d’embaucher d’autres personnes pour d’occuper de nous ou pour dévaloriser le travail des femmes.

Mais avant tout, nous devons peut-être reconnaître et valoriser notre INTERdépendance et nous assurer qu’elle se développe sainement et respectueusement. Il faudra redoubler d’efforts; ce ne sera pas facile de changer les notions individualistes d’autonomie et de bien-être. Comme il ne sera pas évident non plus d’éliminer les attentes persistantes fondées sur le genre pour les femmes. Mais les féministes n’ont jamais craint de résister aux normes culturelles, tout en se montrant solidaires les unes envers les autres. Nous le pouvons le refaire.

 

Féministe de longue date, Abby Lippman s’intéresse en particulier à la santé des femmes et aux politiques qui s’y rattachent. Professeure émérite à l’Université McGill, passionnée par l’écriture, elle a été présidente du Réseau canadien pour la santé des femmes. Elle siège aujourd’hui au conseil d’administration de la FQPN (Fédération du Québec pour le planning des naissances), où elle collabore à l’établissement au Québec d’un mouvement fédérateur en matière de promotion des droits génésiques.