INTERdépendance

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Publication Date: 
lun, 2013-04-01

Par Abby Lippman

Dans son blogue du New York Times, Jane Brody écrivait récemment sur « le maintien de l’autonomie à la vieillesse », mais elle n’a pas suffisamment approfondi cette question et a certainement ignoré les enjeux de justice sociale qui jouent un grand rôle. Permettez-moi d’élargir ici la discussion ainsi que d’examiner et de réexaminer « la notion d’autonomie » pendant la vieillesse ou à n’importe quel âge. Pour ce faire, je me suis inspirée des brillantes recherches et des écrits de Silvia Federici sur le travail reproductif (pour mieux connaître ses travaux, la collection de ses essais de 1975 à 2010 dans Revolution at Point Zero constitue un excellent point de départ).

Tout d’abord, je veux affirmer que le fait de vivre complètement « de façon autonome » est effectivement quelque chose qu’aucune personne, jeune ou vieille, ne parvient à faire : les jeunes mamans avec des bébés peuvent toujours apprécier une autre paire de bras (pour aider aux soins à donner aux enfants) ou une paire de jambes (pour passer prendre les provisions essentielles quand les conditions météorologiques les empêchent de sortir en toute sécurité avec un bébé). Les femmes vieillissantes et celles qui ont un handicap peuvent toujours tirer profit de l’aide que l’on apporte pour les travaux à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison, tout comme les personnes qui sont aux prises avec des problèmes temporaires qui rendent les déplacements pénibles, voire impossibles. Les femmes qui vivent dans des conditions de pauvreté ne sont pas toujours en mesure de mettre des repas nourrissants sur la table pour elles ou leur famille et peuvent voir les jardins communautaires et les cuisines collectives comme des moyens d’améliorer leur nutrition, d’échanger des recettes et d’obtenir une autre forme de soutien. Et qui n’a pas été reconnaissant quand une jeune adolescente qui sans rien demander (que ce soit une permission ou de l’argent) a discrètement pelleté la neige ou coupé le gazon lorsqu’on se sentait trop épuisé pour le faire?

Les exemples de ce genre foisonnent, mais je crois que la démonstration est faite. Et même les associations de vie autonome partout au pays qui œuvrent à changer la perception que nous avons des personnes handicapées reconnaissent la valeur du soutien mutuel et la nécessité d’adopter des politiques et des pratiques systémiques qui rendent la vie autonome possible.

Il est évident que pour nous, la « vie autonome » ne se résume pas à agir seul : personne ne le fait. Et d’avoir une telle perception, c’est d’encourager les valeurs actuelles en ce qui concerne l’individualisme, les préjugés culturels injustes et défavorables contre ceux qui ont besoin d’aide et les politiques néo-libérales inéquitables qui réduisent les différentes formes d’aide sociale sous prétexte de mettre fin à la « dépendance » des pauvres tout en nuisant à la santé et au bien-être des femmes. 

Autrement dit, je ne prétends absolument pas que les services que nous nous rendons mutuellement ne soient encore que du travail dévalorisé et non rémunéré pour les femmes. Nous en avons assez fait. Je ne veux pas non plus ramener la notion désormais courante « qu’il faut un village pour élever un enfant ». Cela va de soi, mais ce serait passer trop rapidement sous silence certains enjeux fondamentaux concernant la vulnérabilité, le cadre social, la solidarité et l’entraide qui exigeront des changements structurels dans la société. J’y reviendrai plus tard.

Il s’agit sans doute de dépendance et d’autonomie et de ce qu’elles représentent, pourtant elles me sont apparues particulièrement pertinentes dernièrement, à la lumière de mon rétablissement beaucoup trop lent à la suite de blessures que j’ai subies en faisant une chute brutale sur la route raboteuse après avoir glissé sur des feuilles humides. J’ai dû renoncer à toutes mes habitudes quotidiennes de circuler partout sans voiture, de rapporter à la maison, dans mon sac à dos, les achats que j’ai faits au marché et même d’effectuer des tâches simples à l’extérieur de la maison dans le but de laisser le temps de guérir à certains muscles de ma jambe sérieusement meurtris. L’aide des autres a revêtu une grande importance pour moi à ce moment-là. Mon attitude de débrouillardise envers la vie, une vie qui me réserve bien des privilèges je sais, a été sérieusement remise en question et j’ai dû entreprendre une réflexion sérieuse sur les actions de donner et d’accepter, ainsi que sur les conditions de logement (entre autres choses) dans tout ça.

Sans aucune doute, j’ai toujours aimé l’idée des habitations partagées et j’ai pris conscience comment les relations (avec la famille, les amies, les collègues et les voisines) sont importantes pour mon bien-être. Mais à l’ère néo-libérale, ces liens semblent être marginalisés, voire banalisés, pendant que nous sommes poussés à nous fier de plus en plus à nous-mêmes pour considérer tout (achats, décisions, comportements, etc.) comme n’étant qu’une question de choix personnel et à faire cavalier seule. Nous devons vraiment réagir et faire pression. De ce point de vue, il est probablement plus important que jamais d’examiner à quel point notre prétendue autonomie est conditionnelle et encore plus de nous pencher sur la nécessité de repenser à notre mode de vie. Nous devons aussi envisager des politiques et des pratiques à l’extérieur de l’économie de marché qui permettront aux relations essentielles à notre bien-être de s’épanouir dans l’intérêt de toutes les parties concernées.

Nous pouvons commencer à explorer un « mode de vie centré sur la solidarité » (Federici) en nous intéressant à nos conditions de logement et en réfléchissant à la manière d’en faire des « communautés de soins » (Federici) qui encouragent et soutiennent l’INTERdépendance (radicale) en tant que façon de vivre pour plusieurs femmes, surtout pour les femmes plus âgées.

Non, je ne suis pas en train de parler des communes que plusieurs personnes de ma génération ont connues il y a quelques années – bien que certains qui y ont vécu (et les autres qui n’ont fait qu’en rêver) éprouvent peut-être une certaine nostalgie de cette époque. Je veux plutôt plaider en faveur d’une sorte d’interdépendance radicale que peut offrir le cologement, une structure dans laquelle vivent des personnes, des couples ou des familles de différents âges et de divers milieux et où chacune dispose d’un espace privé et séparé, mais où les ressources communautaires sont également mises en commun, notamment les espaces pour la socialisation, les repas, la lessive, ou tout ce que les occupantes souhaitent partager au moment où elles le veulent. Le cologement répond aux besoins d’intimité en plus de reposer sur les principes de solidarité et de collaboration. Grâce à ces principes, il nous est possible d’effectuer des achats mutuels au besoin, de voir les soins donnés aux enfants comme une façon de créer des liens intergénérationnels, de s’asseoir et de prendre un café ou un verre de vin avec les autres, de préparer des repas collectifs tout en étant en mesure de fermer les portes et de se retrouver seuls au moment de notre choix.

La création de telles structures exigera l’appui du gouvernement pour des conditions de logement novatrices ainsi que des engagements de la part de tous ceux et celles qui prendront part à la définition des objectifs pour le projet de cologement auquel ils et elles ont adhéré avant même d’entreprendre la recherche d’un site. De même, les participants doivent accepter de prendre les décisions en commun sur tout ce qui peut influer sur leur vie communautaire (p. ex., sur les achats collectifs, les réparations, etc.). Le consensus est valorisé et favorisé; la solidarité s’avère essentielle.

Ce n’est pas du tout facile à faire. Et la pénurie de telles structures au Canada le démontre. Par exemple, il existe actuellement un réseau de cologement au Canada, mais il semble que ce soit une initiative plutôt nouvelle, puisqu’il n’y a pas beaucoup d’endroits où des projets sont en cours ou même en élaboration. Le Québec ne compte qu’une seule entrée, tandis que sont répertoriés plusieurs endroits dispersés en Colombie-Britannique. Il semble qu’il y ait également un autre projet à l’étude à Montréal – bien que mes tentatives infructueuses pour communiquer avec les responsables laissent penser que ce projet est au point mort. De même, la Montréalaise Janet Torge espère voir la création de ce qu’elle appelle ici les « maisons de retraite radicales ». C’est une bonne idée, mais ce projet devrait peut-être porter un autre nom que « maisons de retraite » puisqu’il est peu probable qu’il cerne vraiment les activités de ses résidents éventuels – et qui ne sont pas nécessairement des personnes âgées. 

Toutefois, la concrétisation de ce nirvana ne se fera pas assez tôt pour certaines, il faut donc faire preuve tout de suite d’une certaine improvisation afin de favoriser, et de normaliser, l’INTERdépendance. Parmi les quelques idées plutôt évidentes, dont aucune n’est particulièrement novatrice en soi, qui constituent potentiellement des points de départ simples, et certaines d’entre elles étant peut-être déjà en cours de réalisation, mentionnons :

- La création d’une communauté de soins par un regroupement d’amies ou d’autres personnes partageant les mêmes convictions pour établir un tableau de service. Lorsqu’une personne a besoin que quelque chose soit fait, elle envoie sa demande par courriel et des volontaires en font le suivi. Cette façon de procéder s’est avérée utile récemment pour une amie qui a subi une importante intervention chirurgicale et qui ne parvenait pas à faire beaucoup de choses seule. Plusieurs se sont portés volontaires pour « être disponibles » pour magasiner, nettoyer, faire une promenade, tout ce qu’elle voudrait, lorsque son partenaire (et cela aurait pu aussi s’appliquer à son enfant) retournerait au travail ou serait simplement épuisé. L’ouvrage de June Callwood Twelve weeks in spring: The inspiring story of Margaret and her team (1986) raconte comment un groupe d’amis ont soutenu, dans ce cas-ci, une femme aux derniers jours de sa vie. Ce livre mérite d’être lu et relu.

- Une variante consiste à actualiser l’idée des « vigies de quartier » dont plusieurs ont fait partie il y a des décennies et de l’appliquer aux immeubles à logements multiples. Une pancarte sur la porte d’un appartement suffit pour indiquer qui participe et qui peut ainsi aider aux tâches à l’intérieur (ou à l’extérieur) ou qui a besoin d’aide pour ces mêmes tâches; ou qui souhaite seulement recevoir de la visite. Nous surveillons tout simplement le voisinage d’une façon légèrement organisée.

- Une autre formule que plusieurs femmes ont employée avec succès avant l’instauration de garderies lorsqu’elles avaient de jeunes enfants, et qui demeure tout aussi pertinente à l’heure actuelle : créer des coopératives de garde d’enfants non officielles qui sont organisées de façon à ce que des heures soient attribuées à chaque femme pendant lesquelles elle s’occupe de tous les enfants alors que le reste de la semaine elle peut disposer de son temps libre comme elle l’entend. Dans la coopérative à laquelle j’appartenais, un groupe planifiait l’horaire de sorte qu’une période de travail de trois à quatre heure, un matin par semaine, équivalait à quatre matins que nous pouvions utiliser à volonté pendant que les autres effectuaient leur quart de travail. Les enfants adoraient cette formule tout comme les mamans. Un système semblable existait pour faire garder les enfants le soir, dans lequel nous nous servions de « reçus », du troc ou d’autres méthodes d’échange non monétaires. Pour actualiser ces formules, nous pourrions envisager d’y inclure les grands-mamans qui n’habitent pas trop loin de leur famille, les femmes célibataires qui souhaiteraient devenir « tantes » et les autres qui aimeraient offrir ces services à des mères surmenées : du temps libre pour la maman, tandis que l’autre personne a le plaisir de lire des histoires ou d’enseigner certaines habiletés à cette famille élargie.

- La mise sur pied de « banques de temps » où les gens pourraient échanger des services sans utiliser d’argent, selon différents modèles possibles. Celles-ci contribuent également à créer un cadre social et une solidarité.

Diffusé récemment à la radio CBC, un documentaire consacré à un projet pour les femmes âgées en France a suscité plusieurs réactions positives, dont beaucoup demandaient « pourquoi ne pouvons-nous pas avoir ça ici ». Bien, pourquoi ne pouvons-nous pas mettre sur pied notre propre maison des Babayagas, ou une variante quelconque, ici?

Pendant trop longtemps, les femmes ont été éduquées avec la pensée que leur rôle dans la vie consistait à s’occuper des autres, surtout à leur donner des soins en étant non rémunérées et non valorisées pour le faire. Il s’agit là d’un postulat que nous devons bien sûr rejeter. Malgré cela, l’action de donner nous permet de nous sentir mieux et ce sentiment renforce le comportement. Par contre, l’action de recevoir de l’aide n’a pas cet attrait : la société a tendance à nous faire sentir inaptes ou pire lorsque nous demandons de l’aide et à nous attaquer et à nous stigmatiser pour ce qui est perçu comme notre « indigence » et notre « dépendance ». Toutefois, nous devons solidairement valoriser les actions d’obtenir et de donner en se servant de moyens collectifs et féministes.

Il est peu probable que ce message soit facile à accepter pour une génération ou plus de femmes qui ont appris à leurs dépens à subvenir à leurs propres besoins lorsque le divorce, une blessure ou la maladie nous ont soudainement fait prendre conscience du peu d’habiletés de survie que nous avions développées en raison d’une socialisation fondée sur les sexes qui a limité nos possibilités en matière d’études et d’emploi. Et pour lesquelles, nous ne disposions que de solutions individuelles dans nos répertoires. Un message compliqué surtout pour les femmes hétérosexuelles mariées qui tardivement se sont senties assez solides pour dire qu’elles n’étaient plus constamment disponibles pour satisfaire les caprices et les besoins des autres, généralement les hommes dans leur vie à la maison et au travail.

Mais nous sommes sans doute allées trop loin trop souvent en proclamant notre « autonomie » et en exprimant notre perception de l’action de « donner ». La chercheuse féministe, Sue Sherwin, nous a judicieusement rappelé que « l’autonomie » des femmes est « relationnelle » et qu’il s’agit là d’une façon utile d’imaginer comment nous vivons nos vies et faisons nos choix dans la pratique. Autrement dit, nous sommes qui nous sommes dans nos relations avec les autres (pour le meilleur ou pour le pire). Si nous commencions au moins par accepter l’idée que l’interdépendance et nos relations avec les autres représentent probablement la vraie autonomie de l’avenir, et celle de maintenant, nous pourrions changer les choses sans retomber dans les stéréotypes fondés sur le genre. Il n’y a aucune promesse de nirvana, mais peut-être seulement d’une existence plus riche.

Il pourrait y avoir un problème plus vaste qui devrait pourtant être évité. De brillants spécialistes du marketing ont reconnu que nous avions besoin d’aide pour plusieurs choses. Ainsi, « l’externalisation » qui fait appel à tout un éventail d’assistantes personnelles, que ce soit pour nous aider à trouver une partenaire, pour nous nourrir et pour nous enterrer, est devenue une industrie en plein essor que les privilégiés maintiennent à flot (voir à ce sujet le merveilleux ouvrage d’Arlie Hochschild qui est paru récemment, The Outsourced Self). Mais assurément, le marché ne constitue pas vraiment la façon de gérer nos relations, nos besoins et nos problèmes personnels en les confiant comme « tâches » à accomplir à des étrangeres rémunérés à des salaires déraisonnablement peu élevés. L’interdépendance n’a sûrement rien à voir avec « l’externalisation » et avec le fait d’avoir à payer pour satisfaire nos envies et nos besoins; ni avec des approches qui accentueront les écarts et les inégalités entre les femmes.

De plus, cela n’a rien à voir avec les robots « sociaux » de plus en plus sophistiqués que l’on nous propose non seulement pour nettoyer nos maisons, mais également, à ce qu’il paraît, pour nous offrir un soutien affectif et même des relations sexuelles. Les publicités débordent de suggestions du genre « Si, en ce moment, vous avez un certain âge, il se peut que votre compagnon le plus intime lors de vos vieux jours soit un androïde sans fil qui vous suit partout, vous apporte votre thé glacé ou vos martinis, qui vous rappelle de prendre vos médicaments, qui envoie une carte d’anniversaire à votre petit-fils et qui vend vos actions de Cisco » (sic, et également de mauvais goût). On ne fait qu’étaler la marchandisation et la commercialisation de plus en plus marquées des relations humaines, ce qu’il faut que nous rejetions bien sûr.

Il semble que les robots et l’externalisation de nos besoins sociaux soient des symptômes sérieux de quelques importants problèmes de société et non une solution à ceux-ci; ainsi que la cause probable de nouvelles inégalités et injustices. Nous devons remédier directement à ces problèmes et non se lancer dans une quête d’intermédiaires, de gens et de technologies pour suppléer à nos besoins humains d’établir des liens et de s’entraider; ou de remplacer l’ensemble des programmes sociaux et politiques qui nous permettent de bâtir des communautés et de créer une solidarité.

Pour éviter les remèdes magiques, l’oppression des autres et la marchandisation des soins et pour parvenir à un vrai changement pour le bien-être de toutes les femmes, nous devons nous assurer que les mouvements et les approches voulus sont créés par celles qui en bénéficieront et qu’ils ne deviennent pas uniquement une autre option de vente figurant sur la liste d’une courtière en immeubles ou d’une agence de services d’entretien domestique à l’intention de quelques privilégiées (aux dépens, souvent, de nombreux pauvres). Nous parlons de vrais logements sociaux, de possibilités de cologement et non de condominiums dotés de services supplémentaires. Nous parlons également de collaborer et de s’entraider de façon respectueuse dans la solidarité et non d’embaucher d’autres personnes pour d’occuper de nous ou pour dévaloriser le travail des femmes.

Mais avant tout, nous devons peut-être reconnaître et valoriser notre INTERdépendance et nous assurer qu’elle se développe sainement et respectueusement. Il faudra redoubler d’efforts; ce ne sera pas facile de changer les notions individualistes d’autonomie et de bien-être. Comme il ne sera pas évident non plus d’éliminer les attentes persistantes fondées sur le genre pour les femmes. Mais les féministes n’ont jamais craint de résister aux normes culturelles, tout en se montrant solidaires les unes envers les autres. Nous le pouvons le refaire.

 

Féministe de longue date, Abby Lippman s’intéresse en particulier à la santé des femmes et aux politiques qui s’y rattachent. Professeure émérite à l’Université McGill, passionnée par l’écriture, elle a été présidente du Réseau canadien pour la santé des femmes. Elle siège aujourd’hui au conseil d’administration de la FQPN (Fédération du Québec pour le planning des naissances), où elle collabore à l’établissement au Québec d’un mouvement fédérateur en matière de promotion des droits génésiques.