Femmes, sexe et consommation d’alcool et de drogues : l’œuf et la poule?

Lundi, March 25, 2013 - 13:59

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Parlons sexualité - blogue par Lyba Spring


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Chez les jeunes, le risque d’acquérir un « trouble de dépendance » à l’alcool ou à la marijuana serait associé au nombre de partenaires sexuels, selon un article récent publié dans la revue Archives of Sexual Behavior.

Les auteurs de l’étude rapportent que l’alcool et la marijuana pourraient favoriser des comportements à caractère sexuel. Toute une surprise! S’ils établissent un lien de cause à effet entre le nombre de partenaires sexuels et la consommation excessive d’alcool et de drogues, c’est que ces deux phénomènes font partie d’un groupe de comportements à risque qui prévalent à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Ce lien serait plus fort chez les femmes que chez les hommes. Les auteurs ajoutent que l’industrie des boissons alcoolisées pousse l’équation alcool et divertissement; elle inciterait les jeunes femmes à chercher à se mesurer aux garçons à ce chapitre.

L’étude a été réalisée en Nouvelle-Zélande, un pays où la publicité sur l’alcool ressemble à la nôtre dans sa teneur. Dans un article publié dans Réseau (« Les femmes et l’alcool : à votre santé? »), Ann Dowsett Johnston a dressé une liste des produits s’adressant aux femmes : Mike’s Hard Pink Lemonade; Smirnoff Ice Light; des vins comme MommyJuice et Stepping Up to the Plate; vodkas aromatisées aux baies; Vex Strawberry Smoothies; coolers (panachés) aux saveurs de kiwi mangue, pomme verte et raisin sauvage; boissons « alcopops », aussi appelées coolers, « bières de filles » ou « boissons d’initiation ». Si l’on en juge d’après les statistiques sur la consommation d’alcool chez les jeunes femmes, les publicités atteignent très bien leur cible.

L’article de la revue Archives évoque aussi les problèmes de l’anxiété et de la dépression, mais ce qui m’a intéressée par-dessus tout, c’est la notion de « comportement à risque ».

Les personnes qui ignorent les principes requis pour conserver une bonne santé ont tendance à adopter des comportements qui posent un risque pour leur santé, comme le tabagisme et la consommation excessive d’alcool. Le même constat s’applique aux victimes d’agression sexuelle.

Au moment d’analyser leurs données, les auteurs de l’étude ont tenu compte de l’état de santé mental. Je doute toutefois qu’ils aient considéré les sévices sexuels pendant l’enfance comme un trouble de santé mentale; or ceux-ci peuvent être une cause de troubles mentaux – et même physiques. Le corps garde en mémoire ce que l’esprit préfère réprimer. Au Toronto Centre for Addiction and Mental Health (CAMH), les jeunes qui sont traités pour un problème de toxicomanie ou de santé mentale ont bien souvent vécu des épisodes de stress traumatique et de sévices sexuels.

J’ai fait la connaissance de Laura (nom fictif) alors qu’elle avait 11 ans. Elle était élève dans une classe de sixième année à laquelle je donnais un cours sur la puberté. À cette époque, je passais six heures avec les groupes de cinquième et de sixième années, ce qui me permettait de les connaître assez bien. Je terminais toujours le module avec un cours sur les agressions sexuelles. Je me souviens avoir entendu les enseignants parler de Laura dans la salle du personnel. Ils faisaient des remarques qu’on aurait pu attribuer à des adolescents du secondaire commentant la « réputation » de certaines jeunes filles. Après le cours, Laura est venue me confier qu’elle avait subi un viol collectif à l’âge de neuf ans et que depuis ce jour, elle était constamment sous l’emprise de l’alcool. J’aurais dû m’en douter en écoutant les commentaires des enseignants. La sexualité précoce peut être un indicateur d’agression sexuelle.

J’ai aiguillé Laura vers un service de protection de l’enfance. Quelques années plus tard, je l’ai vue régulièrement dans une clinique de santé sexuelle et l’ai encouragée à suivre une thérapie. Au cours de son adolescence, Laura a continué à consommer de l’alcool et des drogues et subi plus d’une agression sexuelle. Je l’accompagnais alors au centre d’aide aux victimes pour lui tenir la main.

Une de mes collègues de l’époque avait déclaré qu’il ne servait à rien d’essayer de traiter la toxicomanie à moins de s’attaquer d’abord et avant tout à ses racines. Elle était experte dans les deux domaines, tant sur le plan professionnel que personnel.

De la même façon, il ne suffit pas, pour prévenir la grossesse pendant l’adolescence, de demander aux jeunes de porter un condom. Les professionnels de la santé peuvent désigner sur une carte les quartiers où les adolescentes tombent enceintes et établir un lien avec la situation socioéconomique. En d’autres termes, les comportements à risque ne surgissent pas de nulle part. Ils sont un lien avec la satisfaction des besoins fondamentaux : se nourrir, avoir un logement et vivre sans être exposée à la violence sexuelle et au racisme.

La consommation excessive d’alcool et de drogues remplit plusieurs fonctions, mis à part le fait d’être une affaire de gros sous. L’alcool réduit les inhibitions, ce qui en fait la substance la plus couramment utilisée dans les cas de viol par une connaissance. L’alcool et les drogues comme le tabac sont aussi une forme d’automédication. Comme l’indique Ann Dowsett Johnson, « la valeur prédictive la plus forte d’une consommation d’alcool tardive est d’avoir subi des sévices sexuels pendant l’enfance ». Si Laura a recouru à l’automédication pendant toute son adolescence, c’est pour endormir la douleur provoquée par une vie de traumatismes. Même s’il est possible de démontrer une augmentation de la surconsommation après avoir fréquenté de multiples partenaires, dans le cas de Laura (ainsi que celui de nombreuses femmes victimes de sévices sexuels pendant l’enfance), elle est survenue avant.

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