L’influence de Healthsharing

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Par Anne Rochon Ford

Le collectif Healthsharing et le magazine Healthsharing constituent un chapitre crucial, non seulement de l’histoire du RCSF, mais aussi du mouvement pour la santé des femmes au Canada.

Retournons en 1979. Un petit groupe de femmes, œuvrant toutes activement au changement social et à l’émancipation des femmes par la connaissance de leur corps et de leur santé, s’est réuni à Toronto pour démarrer une petite révolution sous la forme d’un magazine de 20 pages qu’elles ont appelé Healthsharing. Elles ont travaillé avec comme principales ressources leurs efforts bénévoles, une petite subvention du secrétaire d’État et la solide conviction qu’elles pouvaient faire changer les choses.

C’était une période excitante. À ce moment-là, on créait des centres de femmes et des collectifs en santé des femmes dans un nombre croissant de cités et de villes, partout au Canada. Il n’y avait pas 10 ans qu’avait paru Notre corps, nous-mêmes – la bible de l’époque en santé des femmes, qui a aujourd’hui 40 ans –, lorsque le premier numéro de Healthsharing a été mis sous presse. Quant au Birth Control Handbook, le manuel de contraception publié par Les Presses de la santé de Montréal, il datait de 1968!

Les graines qui avaient donné naissance au magazine Healthsharing avaient été plantées en terrain fertile. La deuxième vague du mouvement des femmes était en plein essor. Des concepts comme « le retour de bâton » appartenaient à un futur éloigné. Les femmes avaient commencé à progresser à grands pas vers l’ouverture de la profession médicale aux femmes (mais, à vrai dire, le véritable travail révolutionnaire sur ce front a été réalisé en majeure partie il y a plus d’un siècle). L’époque se prêtait aux activités et à l’énergie engendrées par le mouvement pour la santé des femmes et un magazine comme Healthsharing.


Healthsharing insistait sur une vision holistique de la santé des femmes, qui a toujours pris en compte le contexte dans lequel vivaient les femmes, pas simplement la somme des parties de leur corps.


Durant les 14 années de sa publication (le dernier numéro est sorti en 1993), le magazine a fourni une vraie solution de rechange à ce qu’on appelait alors « le modèle médical » de santé des femmes. Des médecins et d’autres professionnels de la santé écrivaient pour Healthsharing et le soutenaient, mais ce magazine défiait l’autorité médicale conventionnelle en mettant en question de nombreuses pratiques en cours. Il insistait sur une vision holistique de la santé des femmes, qui a toujours pris en compte le contexte dans lequel vivaient les femmes, et pas simplement la somme des parties de leur corps. Il proposait de nouvelles solutions aux problèmes des femmes (comme des groupes de soutien au lieu d’une médication pour les femmes venant d’accoucher) et, c’est peut-être le  plus important, il ajoutait foi aux récits des femmes. Healthsharing fournissait un espace où s’exprimer, à celles qui ne le faisaient pas souvent dans la presse grand public : des femmes dont les préoccupations d’ordre médical (tel le syndrome prémenstruel) étaient souvent laissées de côté par des médecins incrédules; des femmes qui parlaient librement du mauvais traitement réservé dans le système de santé à certains groupes de femmes, qu’elles soient de couleur, lesbiennes, handicapées, autochtones ou incarcérées.

Le collectif Healthsharing qui produisait le magazine tenait fermement à une approche féministe et à des décisions collectives. Les membres allaient et venaient. Les numéros suscitaient de vives discussions, mais le magazine sortait toujours. L’apport de sang neuf et de nouvelles expériences favorisaient de nouvelles idées et d’autres manières de présenter les problèmes. Le collectif s’attaquait à des questions qui, souvent, étaient débattues publiquement pour la première fois dans une publication nationale – comme l’utilisation du Depo Provera comme contraceptif, les dommages du D.E.S, la présence de pesticides dans le lait maternel et la nécessité d’élargir le rôle des infirmières – et, toutes, avant leur apparition dans la presse populaire. Les jeunes femmes et les étudiantes qui y ont participé au fil des ans ont appris qu’il y a bien des manières de résoudre un conflit... tout en accomplissant le travail!

Luttant pour rester à flot, le collectif s’est transformé en comité communautaire en 1990, après que le groupe eut accepté de coordonner le lancement du Réseau canadien pour la santé des femmes. Soucieux des débats faisant rage à propos du manque d’intégration au sein du mouvement des femmes, ce nouveau comité a fait des efforts considérables pour traiter les problèmes spécifiques des femmes immigrantes, de celles appartenant à des minorités visibles, des lesbiennes et des femmes handicapées – un héritage automatiquement transmis à la création du nouveau réseau.

Cet héritage a fructifié et permis certains des succès que notre mouvement a connus ces 20 dernières années. La ménopause n’a plus été un sujet tabou, le cancer du sein a enfin reçu l’attention qu’il méritait depuis longtemps et le lien entre la violence faite aux femmes et un large éventail de problèmes de santé a fini par être reconnu. Les principaux messages du mouvement pour la santé des femmes – le besoin des femmes d’être maîtresses de leur corps, la nécessité d’envisager et de comprendre la santé des femmes dans un contexte social élargi, la nécessité d’approches de la santé des femmes autres que biomédicales et l’importance de la prudence vis-à-vis des solutions miracles comme la chirurgie et les pilules – sont parvenus jusqu’à certains décideurs clés et ont clairement influencé les pratiques de certains fournisseurs de soins de santé de même que le cursus médical.

La directrice-fondatrice du RCSF, Madeline Boscoe, et sa directrice générale actuelle, Anne Rochon Ford, étaient toutes deux membres du collectif Healthsharing à ses débuts et ont enrichi le fonctionnement de notre organisation des enseignements qu’elles en ont tirés. Healthsharing n’existe plus, mais nous ne l’oublions pas. Le magazine a cessé de paraître il y a 20 ans, mais son héritage continue de vivre alors que le RCSF est confronté à présent aux mêmes problèmes de financement que ceux rencontrés par les femmes du collectif.

Merci à vous toutes, qui êtes nombreuses à avoir contribué au fil des années à la vision lancée par le magazine Healthsharing, à l’avoir soutenu avec vos articles et à avoir eu la sagesse de comprendre qu’il avait fait son temps.

Anne Rochon Ford est directrice générale du Réseau canadien pour la santé des femmes.

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