COLLABORATION SPÉCIALE - La santé des femmes et la somme de nos choix

Mercredi, September 11, 2013 - 09:28

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Par Kathleen McDonnell

L’année 2013 compte deux jalons importants dans l’histoire de la lutte des femmes pour leurs droits génésiques : le 25e anniversaire de la décision de la Cour suprême du Canada qui a abrogé la loi criminalisant l’avortement ainsi que le 40e anniversaire de l’affaire Roe c. Wade, l’arrêt-clé qui a légalisé l’avortement aux États-Unis. Bien qu’il subsiste des deux côtés de la frontière des inégalités importantes quant à son accès, l’avortement est une réalité en Amérique du Nord et pouvoir accéder à un avortement sûr est vital pour la santé des femmes. La bataille est terminée. Notre camp a gagné. On dirait bien, toutefois, que deux députés conservateurs n’en sont pas encore au courant, car ils ont demandé récemment à la GRC d’enquêter sur près de 500 avortements au troisième trimestre effectués entre 2000 et 2009, qui constitueraient selon eux des homicides. En d’autres termes, ils veulent que la GRC retrouve les femmes qui ont subi cette opération et les soumette à un interrogatoire traumatique, portant atteinte à leur vie privée et pouvant donner lieu à des accusations au criminel. Il s’agit là d’une tactique répressive, totalement déplacée par rapport à l’opinion publique sur le sujet.

Et puis il y a Pattie Mallette, la mère de Justin Bieber, l’idole des jeunes. Pattie Mallette a raconté publiquement comment à 18 ans elle a résisté aux pressions sociales voulant qu’elle se fasse avorter parce qu’elle n’était pas mariée. Elle fait actuellement la promotion de Crescendo, un nouveau film sur la mère de Beethoven qui est salué par les groupes anti-avortement comme un « puissant message pro-vie ». Le sous-texte très peu subtil de ce film est que l’avortement aurait privé le monde du génie de Beethoven (et, par extension, de celui de Justin Bieber). Le chanteur lui-même a tenté de rester à l’écart de la controverse, mais cela n’a pas empêché ses admirateurs de créer une page Facebook intitulée « I love Justin Bieber’s pro-life views » (J’aime les opinions pro-vie de Justin Bieber). À la mi-février, la page comptait moins de 4 000 « J’aime », ce qui pour une vedette de l’importance de Bieber n’est que vétilles. Malgré tout, le message du film, conjugué à la puissance médiatique du chanteur, pourrait avoir un grand effet sur les jeunes qui se considèrent comme des « Beliebers ».

Nonobstant ces exemples, il y a des raisons de croire que les tactiques du mouvement anti-avortement deviennent plus complexes. Lorsqu’à l’automne 2012 la ministre de la Condition féminine Rona Ambrose a voté en faveur d’un projet de loi d’initiative parlementaire demandant au gouvernement de clarifier si un fœtus non né a le statut juridique d’une personne, elle a prétendu l’avoir fait parce qu’elle « s’inquiétait de la discrimination faite aux filles par l’avortement sélectif ». Peu après le vote, un autre député conservateur d’arrière-ban a déposé une motion demandant que « la Chambre condamne la discrimination contre les femmes qui se produit à travers l’interruption de grossesse sélective ». Débattue en mars 2013, la motion emprunte en tout point le discours des droits des femmes, et un site Web faisant sa promotion utilise le slogan « Protect Girls. Stop Gendercide. » (Protégeons les filles. Cessons le gynocide.) Selon Paul Saurette et Kelly Gordon, dont l’opinion a été publiée dans la page en regard de l’éditorial du Toronto Star, cette motion s’inscrit dans « une tendance très forte, mais toutefois inaperçue, selon laquelle la nouvelle image du discours anti-avortement se veut désormais pro-femme, à la mode et moderne. »

Aussi exaspérant qu’il puisse être de voir les partisans anti-choix adopter le discours féministe, le fait gênant est qu’ils attirent l’attention sur le talon d’Achille de la position pro-choix. Il y a un an, divers articles dans les médias ont laissé entendre que l’avortement à des fins de sélection du sexe était pratiqué au Canada dans certaines communautés de l’Asie du Sud et de l’Asie de l’Est pour prévenir la naissance de filles, et de manière plus générale pour établir un « équilibre familial » par les parents voulant choisir le sexe de leurs enfants. J’ai écrit à ce propos un article qui été publié dans le site Web canadien du Huffington Post et dans lequel je soulevais certaines questions concernant ces pratiques. J’attirais en particulier l’attention sur le fait que le choix du sexe à la carte n’était pas exactement le genre de « choix » que les mères fondatrices du mouvement en faveur de l’avortement avaient en tête. Mon article a suscité de violentes réactions; de nombreux commentateurs et commentatrices m’ont accusée de provoquer une « fausse controverse » prenant fait et cause pour le mouvement anti-avortement. J’ai été complètement abasourdie, parce que l’article était clairement (du moins, pour moi) écrit dans une perspective pro-choix. Il me semblait évident qu’il était possible d’abhorrer l’utilisation de l’avortement à des fins de sélection du sexe tout en étant pro-choix, tout comme il est possible de dénoncer l’opinion d’une autre personne et d’être pour la liberté de parole.

Encore plus problématique était la notion, exprimée par de nombreux commentateurs et commentatrices, que le choix d’avoir un avortement était un choix personnel. Comme le disait un de ces commentaires : « Ça ne regarde personne d’autre. »  Les choix personnels ne se font toutefois pas en vase clos. Une fois réunis, ils ont à long terme un plus grand effet sur la société. Ainsi, l’avortement sélectif est pratiqué en Chine et en Inde depuis des décennies, si bien qu’aujourd’hui, les deux pays se retrouvent avec un profond déséquilibre démographique et tous les problèmes sociaux bien connus qui surviennent dans les sociétés qui comptent trop de jeunes hommes. Nous n’avons aucune difficulté à reconnaître dans d’autres sphères que la somme de nos choix a plus d’effet que nos choix individuels. Ainsi, de nos jours, personne ne pense sérieusement que le choix de ne pas recycler ou d’éviter les produits suremballés, ou de conduire pour se rendre au travail plutôt que de prendre le transport en commun, ne « regarde personne d’autre ». En tant que société, nous reconnaissons que ces choix privés, une fois qu’ils sont multipliés, ont de sérieuses conséquences sur l’environnement.

Le dilemme devient encore plus épineux lorsqu’on considère la question du dépistage génétique. Depuis des décennies, l’amniocentèse et d’autres techniques de dépistage prénatal sont utilisées pour détecter le syndrome de Down et d’autres maladies. Les scientifiques ont maintenant la capacité de séquencer en entier le génome d’un fœtus humain; nous sommes donc peut-être sur le point d’avoir accès à un tout nouveau monde de choix. Il est inquiétant de penser que l’on pourrait éliminer les handicaps et créer des bébés à la carte, comme le préconisait la science de l’eugénique il y a un siècle et qui est à présent discréditée. Nous pouvons être réticents à parler de ces faits nouveaux et de leur place dans la perspective pro-choix, mais nous n’avons pas le choix, parce que nos adversaires le font déjà.

Les défenseurs des droits des personnes handicapées, que certains pourraient croire contre l’avortement, sont en fait plus conscients que quiconque de la complexité de la question. Les organisations vouées à la défense des droits des personnes handicapées sont en grande partie en faveur du droit de choisir, mais insistent pour qu’il soit donné aux femmes enceintes tous les renseignements utiles pour qu’elles puissent faire un choix vraiment informé. Et, comme dans le cas de la sélection du sexe, des questions plus vastes demandent à être posées. Il est par exemple concevable que l’utilisation généralisée des techniques de dépistage permette d’éradiquer le syndrome de Down d’ici quelques générations. Quelles conséquences cette éradication aurait-elle sur le patrimoine génétique humain et quels en seraient les effets sur les efforts menés pour avoir une société plus juste et bienveillante? Les femmes n’ont pas à porter individuellement le fardeau de questions aussi graves. En tant que société, nous devons cependant nous demander quel message nous envoyons et dans quelle mesure nous accueillons et incluons les personnes dont les capacités ne correspondent pas à une norme artificielle.

Bien sûr, nous pouvons nous disputer jusqu’à en devenir bleus de colère à propos de notions abstraites comme la vie privée, les droits individuels et le statut juridique du fœtus. L’histoire, toutefois, nous a montré que lorsqu’il est question des droits génésiques, il est préférable de ne pas trop s’éloigner de la réalité quotidienne des femmes. La raison la plus irréfutable de ne pas imposer de restrictions juridiques à l’avortement est que les restrictions ne donneront rien. Elles ne l’ont jamais fait et ne le feront jamais. Pendant des millénaires, les femmes ont enduré des douleurs extrêmes, risqué de graves blessures et la mort plutôt que de poursuivre une grossesse non désirée. Elles trouvent toujours un moyen, quoi que dise la loi. Rendre l’avortement illégal n’empêche pas les avortements; cela ne fait qu’augmenter les risques pour les femmes.

Notre camp a gagné et nous ne retournerons jamais en arrière.

Kathleen McDonnell est une écrivaine à Toronto. Son livre Not an Easy Choice: Re-examining Abortion était publié en 1984; 2e édition publié par Second Story Press en 2003). Visitez son site Web à www.kathleenmcdonnell.com