Compte rendu de livre : Seeking Sickness: Medical Screening and the Misguided Hunt for Disease

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Publication Date: 
mec, 2013-09-11

COMPTE RENDU DE LIVRE

Seeking Sickness: Medical Screening and the Misguided Hunt for Disease d’Alan Cassels, Greystone Books (2012)

Recension d’Alex Merrill

Dans notre culture médicalisée, le « dépistage précoce et fréquent » est devenu une règle sacro-sainte. On préconise de plus en plus le dépistage de signes pathologiques chez les gens en santé afin de prévenir la maladie et de sauver des vies. Et la liste des examens auxquels on soumet des personnes en santé, à un âge de plus en plus jeune, est impressionnante : scintigraphies du corps entier, analyses du taux de cholestérol, tests de l’APS, clichés mammaires, coloscopie, tests pour diagnostiquer la dépression et le THADA, et la liste s’allonge. 

Mais est-ce que tous ces examens de dépistage sont bons pour notre santé? Sauvent-ils vraiment nos vies? Ou représentent-ils un danger pour nous?

Dans son livre Seeking Sickness: Medical Screening and the Misguided Hunt for Disease, l’auteur Alan Cassels s’attaque à ce sujet délicat, en passant en revue les examens en cause, un par un. L’essence de son message est que la promesse faite par la médecine moderne qui prétend que le dépistage permettra de sauver nos vies est largement exagérée. Il soutient que nous devrions faire preuve de la plus grande des prudences à l’égard du dépistage en raison de l’absence de données irréfutables sur les bienfaits, de l’existence de données sur les effets nocifs et de la présence d’enjeux et d’intérêts financiers représentant plusieurs milliards de dollars.

Chercheur dans le domaine des politiques sur les médicaments en Colombie-Britannique, Cassels a déjà examiné de manière approfondie le sujet de la médicalisation des personnes en santé et des sommes d’argent qui y sont consacrées. Dans le livre Selling Sickness: How the World’s Biggest Pharmaceutical Companies are turning us all into Patients, Cassels critique avec Ray Moynihan, coauteur de l’ouvrage, la façon dont les sociétés pharmaceutiques font en coulisse des pressions afin que soient définies de nouvelles maladies pour lesquelles elles ont justement – et miraculeusement – le bon médicament.

Mais avant tout, il importe d’apporter une précision importante : le livre Seeking Sickness porte principalement sur les tests de dépistage que subissent les gens en santé et non sur les tests diagnostiques auxquels sont soumises les personnes présentant un risque important ou des symptômes d’une maladie donnée.

Cet ouvrage est bien structuré et chaque chapitre porte sur un type de tests en particulier. L’auteur expose les dangers de ces tests (p. ex., la radiation émise lors des mammographies, les infections qui se développent à la suite de biopsies de la prostate) et se penche sur la fiabilité des tests (le nombre de résultats faussement positifs qu’ils produisent). Il discute également des dangers des effets « en aval » d’un résultat positif. Par exemple : Quels autres tests ou traitements seront prescrits à la suite d’un test donné? Et est-ce que ces traitements pourraient s’avérer pires que la maladie ou le problème de santé en cause?

Plusieurs des tests étudiés concernent plus particulièrement les femmes.

Dans le chapitre sur la mammographie, Cassels avance que les statistiques sur les bienfaits du dépistage peuvent prêter à confusion. Certains organismes, comme la Fondation canadienne du cancer du sein, ont indiqué que le dépistage précoce par mammographie peut réduire de 25 à 35 p.  100 le nombre de décès attribuables au cancer du sein chez les femmes ayant entrepris un dépistage à l’âge de 40 ans. L’auteur analyse cette affirmation, en constatant que « les 25 à 35 p. 100 représentent en nombres réels, sur une période de 11 ans, environ 1 femme sur 2 100 dont la vie a été épargnée grâce au dépistage ».

Il affirme que nous devrions également connaître les statistiques sur les femmes dont la vie s’est dégradée après avoir subi des tests de dépistage.

Il cite à ce propos les chiffres du Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs [lien], qui au moment de proposer un nouvel ensemble de recommandations sur le dépistage du cancer du sein en 2011 a indiqué que le dépistage d’un si grand nombre de femmes pendant une aussi longue période ferait en sorte « qu’environ 690 femmes obtiendraient des résultats de mammographie faussement positifs, nécessitant des tests de suivi inutiles, et 75 autres subiraient une biopsie mammaire inutile. » 

Le test Pap pour dépister le cancer du col de l’utérus étant l’un des tests de dépistage les plus fréquemment effectués sur des femmes en santé, Cassels fait valoir que ce type de dépistage devrait être davantage ciblé. Alors qu’il est effectué de façon adéquate chez les femmes plus aisées des pays développés, ce type de dépistage, constate Cassels, est déficient chez les femmes issues de milieux pauvres et chez celles vivant dans des pays en voie de développement. « Il devrait y avoir bien davantage, et non moins, de tests de dépistage du cancer du col de l’utérus dans les régions les plus pauvres du monde. » 

En s’appuyant sur l’exemple du test Pap, l’auteur propose que la « loi du dépistage inversé » demeure bien présente dans les pratiques médicales modernes. « On consacre beaucoup d’énergie et d’argent à encourager l’utilisation de tests de dépistage, et ce, au-delà de la nécessité plutôt que de s’en servir auprès des populations qui sont le plus à risque et qui pourraient en retirer les plus grands bienfaits. »

Le livre Seeking Sickness véhicule un message très actuel, étant donné qu’il a été publié des mois avant que le Groupe d'étude canadien sur les soins de santé préventifs recommande de ne pas faire de dépistage chez les femmes à faible risque (c.-à-d. qui ne sont pas actives sexuellement), de commencer le dépistage à un âge plus avancé (25 ans) et de l’arrêter à 70 ans.

Cassels provoquera probablement une levée de boucliers lorsqu’il affirme que certains cancers découverts lors du dépistage sont traités inutilement. Les hommes de 65 ans ont de 50 à 65 p. 100 des chances de développer un cancer de la prostate, et pourtant moins de 3 p. 100 d’entre eux en mourront. La plupart des cancers de la prostate progressent lentement et les hommes qui en sont atteints risquent davantage d’être emportés par autre chose à un âge avancé. Les hommes dont le cancer de la prostate a été dépisté à l’aide du test de l’APS ne vivront pas plus longtemps que les hommes dont le cancer a été détecté par d’autres moyens. Ces faits ont amené le US Preventative Services Task Force (groupe de travail américain sur les services préventifs) à recommander en 2011 que les hommes en santé ne soient pas soumis au test de l’APS, puisque cela donnait lieu à des traitements inutiles.

Pourquoi le dépistage chez les personnes en santé est-il devenu un phénomène répandu?

Pour répondre à cette question, Cassels remonte la piste de l’argent et se sert pour ce faire de l’exemple des tests de densité osseuse. S’appuyant sur les travaux de la Dre Gillian Sanson, auteure de The Myth of Osteoporosis, il se penche sur les efforts considérables qui ont été déployés afin de « commercialiser » l’ostéoporose et sur la façon dont les campagnes de dépistage de ce problème de santé ont été orchestrées par les sociétés pharmaceutiques mettant en marché les bisphosphonates.

« Si l’on donne à une maladie une définition assez large, écrit-il, on peut englober une grande partie de la "population en santé" – ou environ 50 p. 100 des femmes postménopausées américaines, ce qui représente 44 millions de femmes! » 

Bien qu’on ait prescrit des bisphosphonates à des femmes postménopausées en santé au cours des deux dernières décennies, on a découvert récemment qu’en plus de ne pas être efficaces dans la prévention des fractures chez les femmes qui n’en avaient jamais eu auparavant, ces médicaments peuvent entraîner, dans de rares de cas, une fragilisation des os, des fractures du fémur, le cancer de l’œsophage et l’ostéonécrose de la mâchoire, une lésion douloureuse et défigurante de l’os de la mâchoire.

Alors que doit faire une personne lorsque son médecin lui dit : « Vous devriez subir des tests de dépistage pour X »?

Cassels affirme qu’avant de passer des tests de dépistage, nous devrions poser un certain nombre de questions, dont les suivantes : « À quoi sert ce test? » « Quel effet aura-t-il sur moi? » « Si le test dit que j’ai X, quels sont les traitements? » « Quels effets auront les traitements sur moi? » « Seront-ils pires pour moi que de vivre avec X? »

Il peut être difficile de poser toutes ces questions sur-le-champ lorsqu’on se trouve dans le cabinet du médecin et qu’on se sent vulnérable. Cassels suggère d’y aller au plus simple et de n’en poser qu’une seule : « Qu’arrivera-t-il si je ne fais rien? »

La réponse à cette question pourrait faire du bien à votre santé.

 

RCSF a publié récemment plusieurs articles sur le dépistage du cancer du sein. On peut les consulter ici :

Le dépistage par mammographie : avantages et inconvénients pour la santé des femmes

Déballer le grand débat sur la mammographie

L'auto-examen des seins : ce que cela signifie et pourquoi les opinions ont changé