Adapté de l’article Pas seulement des victimes : les femmes en situation d’urgence et lors de désastres, publié par le groupe Les femmes et la réforme de la santé
Après le récent séisme en Haïti, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies a fait la une des actualités lorsqu’il a commencé à distribuer des coupons alimentaires « pour femmes seulement ». En distribuant une aide qui s’adressait exclusivement aux femmes, les responsables de ce programme voulaient s’assurer que celle-ci atteint le plus grand nombre de personnes. Selon eux, c’était surtout les femmes qui avaient pour tâche d’approvisionner le foyer en nourriture, et elles ne parvenaient pas à accéder à l’aide alimentaire parce que de jeunes hommes les bousculaient pour passer en tête de file ou se ruaient sur les camions d’aide.
Pour la première fois, nombre de gens étaient témoins des effets engendrés par les rapports sociaux entre les sexes en contexte de désastre. Au cours des 15 dernières années, les recherches sur la question du sexe social et des désastres se sont multipliées, puisqu’il est maintenant reconnu que l’étude des influences du sexe et du genre permet de cerner les diverses forces et vulnérabilités en temps de crise et de se préparer en conséquence.
Pourquoi devons-nous penser aux femmes en situation d’urgence?
Les femmes et les hommes, les filles et les garçons peuvent vivre le même désastre, mais ils vivront probablement des expériences différentes. Par exemple, les risques pour la santé des femmes et des hommes ne seront pas les mêmes. Les femmes sont physiquement plus vulnérables aux effets des vagues de chaleur, et les femmes en fin de grossesse pourraient avoir besoin de transports spéciaux ou d’autre type de soutien dans une situation d’urgence.
Les rôles assignés à chacun des sexes et les stéréotypes influencent également la façon dont les femmes et les hommes vivent un désastre. On donne souvent aux femmes le rôle de s’occuper des malades et des blessés parce qu’on attend d’elles qu’elles soient des aidantes naturelles ou parce qu’elles sont en très grande majorité des dispensatrices de soins rémunérées. On s’attend à ce que les hommes soient physiquement plus forts que les femmes. Ils sont donc plus souvent appelés à faire les travaux pénibles dans les situations d’urgence. Selon que l’on est une femme ou un homme, les risques en période de désastre seront différents. L’épidémie de SRAS a touché les femmes et leur famille de façon disproportionnée, car elles étaient plus nombreuses à travailler dans le système de santé.
À la suite d’un désastre, ce que vivent les femmes et les hommes est bien différent. En tant que bénévoles, travailleuses rémunérées et membres de la famille, les femmes offrent un soutien affectif plus soutenu aux victimes de désastres. Bien souvent, les mesures de secours économique et de reprise des activités ne tiennent pas compte de la prédominance des femmes dans les domaines du travail informel, temporaire et à domicile, où elles créent un revenu essentiel. Les incidences économiques sur les femmes peuvent être graves lorsque la perte d’une maison signifie aussi la perte de fournitures de travail, d’un espace de travail, d’équipement, de stocks, de marchés et de marges de crédit. Non seulement les désastres touchent différemment les femmes et les hommes, mais différents groups de femmes auront des besoins différents et agiront différemment en situation d’urgence. Par exemple, les besoins des femmes âgées dans les villages métis éloignés seront certainement très différents des besoins des couples de lesbiennes à Toronto si un désastre frappait. La prévention des désastres doit prendre en compte de telles différences.Les femmes chez elles
Bien que les rôles et responsabilités au sein des ménages aient certainement changé ces dernières générations et que de plus en plus d’hommes participent directement aux travaux ménagers et à l’éducation des enfants, il est aussi vrai que ce sont essentiellement les femmes qui se chargent des corvées domestiques. Ces rôles et responsabilités ne disparaissent pas en cas de désastre. En fait, la situation devient souvent encore plus difficile. Déchirées par leur désir d’aider la communauté et de porter assistance aux voisins, les femmes cuisinent aussi pour leur famille et voisins, s’occupent des enfants, des personnes âgées et autres êtres chers sans l’équipement et les ressources dont elles disposent normalement.
Grâce à leur rôle dans leur foyer et leur communauté, les femmes connaissent bien leurs voisins. Elles savent qui court le plus grand danger, où ils vivent et ce dont ils ont besoin. Les recherches démontrent que les femmes cherchent à s’informer des dangers plus rapidement et à aider leur famille et leur communauté à se préparer dans l’éventualité d’un désastre. Il s’avère aussi que les femmes sont plus susceptibles d’alerter les autres d’un désastre imminent et de porter assistance dans le processus de rétablissement à long terme.
Après une situation d’urgence ou un désastre, et une fois la menace immédiate ou la destruction passée, cela peut prendre très longtemps avant que la population ne s’en remette. Le stress psychologique vécu par les femmes peut se manifester par de l’anxiété et une dépression, alors que certains partenaires masculins pourront faire face à la situation en devenant violents. Les appels dans les centres de violence familiale continuent pendant des mois suivant un désastre.Les femmes au travail
Qu’elles travaillent en entreprise ou à domicile, les femmes qui font partie de la population active rémunérée apportent un revenu essentiel à leur famille. La capacité qu’elles ont de continuer ou de reprendre un travail rémunéré dépend en grande partie de la façon dont leurs préoccupations sont prises en compte en période d’atténuation des dégâts. Si, par exemple, les responsables des décisions ne considèrent pas la garde des enfants comme une priorité, nombre de femmes ne peuvent reprendre leurs activités d’emploi.
Les femmes dont le travail est de fournir des secours d’urgence font face à des problèmes bien particuliers. Après la crise du SRAS à Toronto, les infirmières ont raconté avoir reçu de l’équipement qui n’était pas adapté à leur morphologie. Les femmes militaires ont également exprimé le sentiment de s’être senties tiraillées dans tous les sens. D’un côté, elles voulaient faire leur travail et de l’autre, elles se faisaient du souci pour leur famille et ce, plus que les hommes occupant les mêmes postes dans l’armée. La politique et les pratiques des ressources humaines en situation d’urgence devraient être conçues pour tenir compte des responsabilités familiales de l’employé et garantir que les femmes et les hommes disposent d’un congé pour raisons familiales, des services de gardiennage appropriés pour les enfants et les personnes âgées, et la possibilité d’avoir un emploi à temps partiel ou une période de repos.
Les femmes dans la communauté
Bien qu’ils soient, à bien des égards, utilisés au maximum, les centres de ressources, les cliniques de santé communautaires, les foyers de transition et les refuges d’urgence ont du personnel et des leaders qui réfléchissent efficacement en temps de crise. Ils disposent de réseaux avec des organismes associés et connaissent les besoins des femmes qu’ils desservent. En planifiant davantage, et à plus grande échelle, ces organismes peuvent se préparer pour les situations d’urgence et les désastres, notamment en s’informant des procédures d’urgence à l’échelle locale et du rôle et des responsabilités des diverses autorités de secours d’urgence à différents paliers.
En dehors des mesures de prévention ordinaires pour la santé et la sécurité au travail, une planification spécifique est importante, notamment en raison du fait qu’en cas de désastre ou d’urgence, les femmes pourraient se tourner vers un centre de ressources où elles se sentiraient en sécurité et où elles seraient connues. En même temps, les planificateurs d’urgence pourraient tirer grand profit des compétences, des connaissances et des réseaux des organismes communautaires.
Comprendre ce dont les femmes ont besoin et ce qu’elles peuvent faire
L’absence d’analyse comparative entre les sexes et l’intérêt limité des connaissances actuelles sur le rôle des femmes en situation de désastre ne permettent pas aux planificateurs d’urgence à l’échelle nationale et locale de mettre sur pied des plans universels qui soient appropriés et économiques. En d’autres termes, une analyse comparative entre les sexes fournit des renseignements cruciaux pour planifier les réponses aux questions clés, comme l’attitude des femmes pendant une évacuation, la reprise économique à long terme et la prévention de la violence. En effet, les droits de la personne ainsi que le rétablissement de la population entière peuvent être menacés en temps de crise, lorsque l’égalité entre les sexes ne fait pas partie de la culture organisationnelle des intervenants d’urgence et que leurs outils d’intervention ne tiennent pas compte des rapports sociaux entre les sexes.
Planifier en ayant à l’esprit les différences entre les sexes ne signifie pas « d’ajouter des femmes et de remuer ». Cela suppose une nouvelle façon d’aborder la gestion des situations d’urgence qui considère les femmes et les hommes comme des partenaires à part entière dans la gestion du risque. L’important est d’apprendre à poser les bonnes questions, puis rechercher les données, l’information, les connaissances et les perspectives nécessaires pour trouver les réponses auprès des membres de la communauté.
À toutes les étapes du cycle d’un désastre, les responsables des décisions et les intervenantes et intervenants ont besoin d’éléments probants qui tiennent en compte : les différences entre les hommes et les femmes au cours de la vie; les différences au sein de différentes populations de femmes; les changements de tendances et des schémas nationaux pertinents; et l’application de mesures nécessaires à l’état de préparation, l’atténuation des dégâts et l’adaptation, les interventions et la reprise des activités pendant et après un désastre. Il existe déjà des bases de données qui peuvent fournir des renseignements importants pour la planification, comme le taux de femmes de divers groupes d’âge qui sont reconnues comme étant à risque (les jeunes, les personnes âgées) ou le taux de femmes qui possèdent un langage fonctionnel ou un niveau d’alphabétisation limité.
En plus de recueillir des statistiques, les responsables de la planification doivent connaître la façon dont la vie quotidienne des femmes est façonnée par les différences et les inégalités entre les sexes, à toutes les étapes du cycle de la planification des désastres. La première chose à faire pour comprendre le rôle que joue le sexe au cours d’un désastre est de « voir » et de comprendre de ce que font les femmes et les filles et où elles se trouvent au quotidien. Ces mêmes responsables doivent également adopter le point de vue des droits de la personne à la gestion des désastres, car sans cet engagement, ils risquent de ne pas cerner les inégalités fondées sur les rapports de force entre hommes et femmes et de ne pas y réagir.
Enfin, les planificateurs doivent faire abstraction des questions de vulnérabilité et prendre en considération les capacités, les ressources, les compétences et les expériences de vie que les femmes ont à offrir pour se préparer, intervenir et reprendre les activités en situation d’urgence. Les réseaux sociaux des femmes, leurs compétences, leurs ressources et leurs expériences de vie peuvent s’appliquer à la préparation et aux interventions en situation d’urgence ainsi qu’au rétablissement de la collectivité.
L’article Pas seulement des victimes : les femmes en situation d’urgence et lors de désastres a été élaboré à partir de documents originaux d’Elaine Enarson, Ph.D. Publié par le groupe Les femmes et réforme de la santé, le document est téléchargeable au www.womenandhealthcarereform.ca/fr/index.html [1].
Six principes à observer pour tenir compte des femmes et des influences du genre en situation de secours et de reconstruction :
CULTIVEZ UNE APPROCHE INCLUSIVE. Les principes d’égalité des sexes et de réduction de risques doivent guider tous les aspects de l’atténuation des dégâts en situation de désastre (y compris la planification et la préparation), les interventions et la reconstruction. La « fenêtre de possibilités » propice aux changements et à la mobilisation politique se referme très rapidement.
OBTENEZ LES FAITS. L’analyse des influences du genre n’est pas une option ni une source de division. Il est impératif d’appliquer cette approche dans l’acheminement des secours et la planification d’un rétablissement complet et équitable. Il faut éviter de dispenser des secours de façon « neutre », c.-à-d. sans tenir compte des différences entre les sexes.
OEUVREZ AVEC DES ORGANISMES COMMUNAUTAIRES DE FEMMES.
Les organismes communautaires de femmes connaissent bien la situation de celles-ci et détiennent de l’information, de l’expérience, des réseaux et des ressources qui contribuent de façon vitale au développement d’une résilience en situation de désastre.
RÉSISTEZ AUX STÉRÉOTYPES. Assurez-vous que vos initiatives sont fondées sur la connaissance des différences et des contextes culturels, économiques, politiques et sexuels particuliers, et non sur de vagues prémisses.
ADOPTEZ UNE APPROCHE AXÉE SUR LES DROITS DE LA PERSONNE. Les initiatives démocratiques et participatives sont celles qui assurent le mieux le bien-être des femmes et des filles. Les femmes et les hommes ont tous deux besoin d’accéder à des conditions de vie qui assureront le respect de leurs droits fondamentaux et leur survie. En situation de crise, les filles et les femmes risquent davantage de subir de la violence, d’être violées et de perdre leur terre et leur emploi.
RESPECTEZ ET DÉVELOPPEZ LES CAPACITÉS DES FEMMES. Évitez de surcharger les femmes, qui accomplissent déjà un travail énorme et voient leurs responsabilités familiales augmenter en situation de crise.
Du Gender and Disaster Network [Réseau de réflexion sur les rapports sociaux entre les sexes en situation de désastre]
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