Le paradoxe entre l'insécurité alimentaire et l'obésité au Canada atlantique

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Publication Date: 
jeu, 2012-12-06

par Jane Shulman

À première vue, cela semble une contradiction. Comment les femmes qui vivent une insécurité alimentaire – des femmes qui n’ont pas un accès continu à des aliments sûrs et nutritifs, à prix abordables – peuvent-elles avoir un surpoids ou être obèses?

Les chercheurs ont longtemps cru que l’insécurité alimentaire entraînait une insuffisance de poids. Cela peut certainement se produire mais il existe de plus en plus de preuves à l’effet que le contraire est aussi possible, notamment chez les femmes qui vivent une telle insécurité alimentaire modérée, puisque l’obésité n’est pas causée nécessairement par une surconsommation d’aliments ou de mauvais choix alimentaires. Pour nombre de femmes, c’est une question de pauvreté, de circonstances d’ordre social et d’un manque d’accès à des aliments sains.


Écoutez l'enregistrement - diffusé le 7 décembre 2012

Pour en savoir davantage sur cette apparente contradiction, les chercheuses Andrea Papan et Barbara Clow, du Centre d’excellence de l’Atlantique pour la santé des femmes, ont animé des groupes de discussion auxquels ont participé 27 femmes du Nouveau-Brunswick, de Terre-Neuve-et-Labrador, de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard. Celles-ci s’identifiaient comme des personnes aux prises avec l’insécurité alimentaire, ayant un surpoids ou étant obèses. L’étude avait pour objectif d’étudier les liens entre l’insécurité alimentaire modérée, le surpoids/l’obésité et les maladies chroniques chez les femmes du Canada atlantique, surtout chez les femmes de populations marginalisées et vulnérables. 

Le rapport qui en résulte, « Le paradoxe insécurité alimentaire/obésité en tant que « cercle vicieux » pour les femmes : Une étude qualitative », offre un aperçu de la vie des femmes qui vivent ce paradoxe. Le cercle vicieux décrit par les participantes était caractérisé par un vécu de  la pauvreté, tant à l’étape de l’enfance qu’à l’âge adulte; d’insécurité alimentaire et de privation de nourriture, en raison d’une incapacité à acheter des aliments sains; d’augmentation de poids causée par l’insécurité alimentaire, et éventuellement d’obésité; de stress continu et croissant  généré par des facteurs tels la monoparentalité et l’isolement social; et de maladies chroniques.


Les éléments clés

Le paradoxe insécurité alimentaire/obésité en tant que « cercle vicieux » pour les femmes
Les témoignages des femmes et les discussions ont permis de dégager cinq éléments clés : 1) la pauvreté; 2) l’accès à des aliments nutritifs, en quantités suffisantes et socialement acceptables; 3) les liens entre l’insécurité alimentaire, l’obésité et les maladies chroniques; 4) les constructions sexospécifiques de la privation chez les mères : manger moins et en dernier; et 5) l’expérience de l’isolement social, de la vulnérabilité, du stress et de la dépression.


Dans le passé, des recherches quantitatives ont été menées chez les femmes qui souffraient d’insécurité alimentaire accompagnée d’un surpoids ou d’obésité, mais Mme Papan précise qu’elle et sa collègue voulaient réaliser une étude qualitative et entendre les témoignages des femmes sur leur vécu.

« Des chercheuses se sont penchés sur des mères monoparentales de la région qui vivaient de la privation maternelle et de l’insécurité alimentaire », explique Mme Papan. « Nous voulions cerner davantage la population qui était aux prises avec ce type d’insécurité, les défis qu’elles avaient à relever et l’impact que leur poids avait sur d’autres aspects de leur santé, notamment en ce qui avait trait aux maladies chroniques. »

Les participantes ont partagé des témoignages concernant le stress, les stigmates, la résilience et les « stratégies de survie » qu’elles développaient pour obtenir assez de nourriture pour elles-mêmes et leur famille. Nombre de femmes qui ont participé à l’étude ont  rapporté qu’elles souffraient de maladies chroniques et qu’elles avaient à faire des choix impossibles, comme acheter des médicaments plutôt que de la nourriture. « Plusieurs participantes ont précisé leur sentiment en disant se sentir "coincées entre le marteau et l’enclume", essayant de choisir l’option qui causerait le moins de tort dans l’immédiat », précisent Mmes Papan et Clow.

Le rapport contient les témoignages de nombreuses femmes. Prendre connaissance de leurs expériences, livrées dans leurs propres mots, met en lumière les difficultés qu’elles vivent et les efforts qu’elles doivent faire quotidiennement pour trouver des solutions pour elles-mêmes et leur famille.

« La situation fait que vous n’avez pas assez d’argent pour acheter de la nourriture. C’est pourquoi une majorité de gens ont de nombreux problèmes de santé. Ils sont malades, stressés. Ils sont inquiets parce que qu’ils ne peuvent pas mettre sur la table des bons aliments sains et offrir à leur famille une alimentation équilibrée. Le stress et la maladie s’installent. Et oui, le poids monte et descend. Vous n’avez pas toujours le meilleur des repas, alors vous prenez beaucoup de poids et vous commencez à avoir toutes sortes de problèmes de santé. » – Une participante à l’étude

Mme Papan relate le témoignage d’une femme qui disposait de 5 $ pour se nourrir. Elle a donc acheté 30 paquets de repas de nouilles instantanées au magasin de un dollar pour pouvoir manger à tous les jours. « Nous avons entendu des femmes dire qu’une orange était pour elles une gâterie exceptionnelle ».

En plus des défis qu’elles devaient relever sur le plan de la santé mentale, les participantes ont  parlé de résilience et de changements positifs qu’elles faisaient dans leur vie, tout en vivant de l’isolement.

« Les gens me regardent beaucoup de façon condescendante parce que je suis jeune et que j’ai trois enfants… Et surtout maintenant que je vis dans un logement pour personne à faible revenu. Ils ne veulent absolument pas avoir de contacts avec moi, comme si j’étais une mauvaise personne. Ils ne vont pas perdre leur temps avec moi. Ils ne veulent pas me connaître ou faire l’effort de me connaître, même si je fais des efforts. Je ne suis pas quelqu’un qui veut tout pour rien. Je travaille vraiment très fort. Je vais à l’école à tous les jours. Je suis là à huit heures, chaque matin. Et je ne suis pas en retard vous savez (elle rit). Je fais tout mon possible mais ils en n’ont rien à ciré. » Une participante à l’étude

Dans chacun des six groupes de discussion, les femmes ont exprimé une frustration face au fait qu’elles n’avaient pas assez d’argent pour assurer leur survie quotidienne. « Elles ont l’impression de stagner », dit Mme Papan. « Elles doivent faire des choix difficiles, tout en ayant l’impression qu’il ne s’agit pas vraiment de choix viables. Elles choisissent de prioriser un ou l’autre des besoins vitaux. Elles ont l’impression qu’il ne s’agit pas de choix réels et qu’elles n’ont absolument aucun pouvoir. »

Quant aux recommandations en vue de changements, les participantes ont suggéré d’augmenter le financement par la voie de programmes sociaux et autres initiatives, tout en soulignant la nécessité de mieux comprendre le vécu des personnes qui souffrent d’insécurité alimentaire au Canada atlantique. « Le premier ministre devrait changer de place avec nous et constater en direct ce que c’est de vivre dans une telle situation », avisent-elles.

Lisez le rapport complet (résumé en français) et les conclusions des chercheuses et écoutez l’enregistrement du webinaire (diffusé le 7 décembre 2012).

 

Jane Shulman est la réalisatrice de webinaires au RCSF. De plus, elle contribue régulièrement à la revue Le Réseau. Jane est domiciliée à Montréal.



Les participantes

27 femmes provenant de milieux urbains, ruraux et éloignés ont participé à l’étude.
L’âge moyen était de 51-52 ans.
Un tiers des femmes se sont identifiées comme monoparentales.
81 % avaient un ou des enfants.
41 % étaient célibataires et vivaient seules.
41 % avaient un diplôme d’études secondaires.
15 % n’avaient pas complété des études secondaires.
37 % avaient fait des études universitaires ou avaient fréquenté une école de formation professionnelle ou une école de métiers.
22 % occupaient un emploi nécessitant un diplôme de premier ou deuxième cycle.
Les deux tiers ont déclaré un revenu familial annuel de moins de 15 000 $ par année. Les autres ont déclaré un revenu familial annuel de 15 000 $ à 24 999 $.
55 % recevaient de l’aide sociale, d’autres disaient recevoir une prestation de retraite, une prestation fiscale pour enfants, de l’assurance-emploi, une pension de la Sécurité de la vieillesse, une prestation d’invalidité).
85 % n’occupaient pas un emploi rémunéré.
15 % occupaient un emploi à temps partiel.
Nombre de femmes disaient souffrir d’une maladie chronique.