Likhaan et la lutte pour faire reconnaître les droits génésiques aux Philippines

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Publication Date: 
lun, 2012-11-26

 

Par Rita Morbia

Dr. Junice Melgar

Dre Junice Melgar (photo : Likhaan)

Comme de nombreuses personnes travaillant à la défense de la santé des femmes aux Philippines, Dre Junice Melgar (photo à droite), directrice et cofondatrice de Likhaan, fait remonter ses débuts comme activiste à l’époque où le pays était sous le joug de la dictature de Marcos. Elle se souvient des barbelés entourant son école secondaire et des militaires fouillant dans les effets personnels des étudiants. Plus tard, alors qu’elle était étudiante en médecine, elle a participé à la lutte pour la libération nationale. C’était une époque difficile, marquée par le secret, la peur et la violence.

Junice prodiguait alors des services médicaux gratuits en milieu rural, en particulier aux femmes. En les écoutant, elle a constaté combien les attitudes patriarcales étaient profondément ancrées et causaient de la souffrance à d’innombrables femmes. Cette constatation a éveillé la féministe en elle.

L’action des femmes dans les collectivités où elle travaillait l’a aussi inspirée. Ces dernières faisaient leur propre analyse politique et proposaient des solutions.  « Mon travail, précise Junice, consistait à m’assurer que ces femmes parlent et agissent en leur propre nom. »

Après le départ de Marcos, Junice et d’autres activistes pour la santé, dont Dre Sylvia Estrada-Claudio, actuellement présidente du conseil d’administration de Likhaan, ont fondé Likhaan, l’un des principaux organismes voués à la santé des femmes aux Philippines. Likhaan exerce ses activités dans trois domaines de base : la prestation de services de santé primaires par des agentes de santé communautaire dans des cliniques destinées aux femmes, le soutien à l’organisation communautaire pour les groupes de femmes et les groupes de jeunes, et un plaidoyer pour les questions nationales fondé sur la recherche.

Sylvia se rappelle l’approche adoptée par Likhann à ses débuts : « Comme n’importe quelle organisation communautaire, nous avons commencé par écouter les femmes nous parler de leurs problèmes et des causes de ces problèmes. Nous les avons également écoutées parler de leurs rêves et comment elles pensaient pouvoir les réaliser. Puis, nous avons commencé à partager nos propres points de vue et opinions avec elles.  Bref, nous les avons prises au sérieux. Pour un grand nombre de ces femmes, c’était la première fois que quiconque les considérait comme des acteurs politiques sérieux. C’était une première étape importante. »

La philosophie et l’approche de Likhaan demeurent essentiellement les mêmes aujourd’hui. Elles visent à faire reconnaître les droits des femmes aux échelles locale et nationale, et privilégient l’autonomisation ainsi que la création d’un espace de dialogue, d’apprentissage et de transformation.

Likhaan - la communauté

La communauté de Likhann, Manille (photo : Rita Morbia)

Les cliniques de Likhaan

Likhaan a des cliniques dans six grandes collectivités pauvres du Grand Manille et deux programmes d’organisation communautaire dans le centre des Philippines. Le personnel des cliniques est formé de femmes, qui sont souvent déjà des leaders de confiance dans ces collectivités et ont suivi une formation pour devenir agentes de santé communautaire.  Elles assurent la prestation de soins de santé primaires complets, tout en mettant l’accent sur la santé génésique et sexuelle. Ces cliniques voient plus de 30 000 patientes chaque année. Elles y viennent pour obtenir des soins obstétricaux prénatals et postnatals, de l’information sur les contraceptifs et l’accès à ces derniers, des soins pour traiter des complications suivant un avortement (l’avortement est illégal aux Philippines) et de l’hébergement et des solutions pour les femmes victimes de violence conjugale. Les jeunes viennent aussi y chercher de l’information sur la santé sexuelle. Les cliniques servent souvent de centres d’information et d’organisation pour la collectivité.

Un certain nombre de principes sous-tendent la prestation des soins cliniques par Likhaan. Premièrement, Likhaan croit que ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on devrait recevoir de moins bons soins. L’organisme est par conséquent intransigeant sur la haute qualité des soins prodigués à tous ses patients, qui sont en majorité des femmes et des enfants. Deuxièmement, Likhaan défend fortement la responsabilité de l’État d’assurer la prestation de soins de santé universels, y compris de santé génésique et sexuelle. L’organisation considère ses cliniques comme un exemple pour le gouvernement, notamment un modèle axé sur la rentabilité, la qualité des services et la compassion, et non pas une solution de remplacement.  Les cliniques forment un point d’entrée pour l’organisation et agissent comme complément au travail de défense de la politique nationale de Likhaan sur les soins universels et la santé génésique. Troisièmement, Likhaan s’est démarquée des autres organisations philippines en commençant à payer ses agentes de santé communautaire un salaire décent et en insistant pour le faire, reconnaissant ainsi le fardeau que portent toutes les femmes, en particulier les femmes pauvres ayant choisi de devenir agentes de santé communautaire.

Organisation

Likhaan a toujours veillé sur les organisations de femmes et de jeunes dans les collectivités où elle exerce ses activités. Ces groupes ont participé à des activités de défense tant à l’échelle locale que nationale et réagi aux déterminants sociaux de la santé, comme le logement et la non-discrimination. Les groupes de jeunes sont actifs dans les domaines comme l’éducation sur la sexualité entre pairs et les droits des LGBTQ, ce qui est radical dans un pays majoritairement catholique. L’établissement de PiLaKK, a été une grande réussite. PiLaKK est une fédération formée de 20 organisations communautaires qui compte plus de 4 000 membres et ne cesse de grandir. PiLaKK permet aux collectivités de se faire entendre davantage, de partager leurs ressources et d’apprendre les unes des autres. Les membres ont été actifs dans des initiatives comme « les sentinelles de la santé génésique », un projet de formation pour reconnaître les urgences obstétricales et autres urgences médicales dans la collectivité et offrir une assistance appropriée.  Le travail d’organisation de Likhaan a aidé des femmes et des jeunes de milieux extrêmement défavorisés à avoir voix au chapitre et à participer aux activités pouvant modifier grandement leur qualité de vie.

Plaidoyer fondé sur la recherche

Dans un article publié en 2009 et rédigé conjointement avec le University of the Philippines Population Institute et l’organisme américain Guttmacher Institute, Likhaan a affirmé ce qui suit :

« Plus de la moitié de toutes les grossesses aux Philippines sont actuellement non désirées — c’est-à-dire qu’elles se produisent trop tôt, trop rapprochées ou après qu’un couple ait eu le nombre d’enfants qu’il souhait avoir. De nombreuses femmes se retrouvent avec plus d’enfants qu’elles ne le souhaitent ou dont elles peuvent prendre soin, et d’autres subissent des avortements risqués. Les taux de mortalité maternelle et infantile sont inacceptables, surtout chez les femmes défavorisées — soit celles qui sont pauvres, vivent dans des milieux ruraux ou ont peu d’éducation. »

manifestations à Manille

Manifestation pour le projet de loi sur la santé génésique (photo : Clara Lagacé).

Aujourd’hui, le progrès le plus important peut-être aux Philippines dans le domaine de la santé et des droits génésiques est le projet de loi sur la santé génésique (SG). Pour de nombreux intervenantes et intervenants, son adoption constituera le point culminant de plusieurs décennies de lutte. Aux Philippines, la prestation des soins de santé est partagée par le gouvernement national et les municipalités, que l’on appelle des administrations gouvernementales locales. Comme ces administrations établissent les allocations budgétaires, y compris celle de la contraception, le pays se retrouve avec un ensemble de mesures disparates et inadéquates pour la prestation et le soutien des services de planification familiale.

Par suite de l’influence de l’Église catholique, les contraceptifs sont interdits à Manille depuis l’an 2000, ce qui va à l’encontre tant de la constitution du pays que de ses obligations en vertu des traités internationaux. Les résultats ont été dévastateurs pour la population tout juste inférieure à deux millions de personnes, et en particulier pour les femmes pauvres. Les effets sont documentés dans un rapport de 2007 intitulé Imposing Misery: The Impact of Manila’s Ban on Contraception (Imposer la misère : l’effet de l’interdiction de la distribution de contraceptifs à Manille) rédigé par Likhaan et deux autres organismes.

Ces effets se sont aggravés par les coupes généralisées en 2004 dans le secteur public touchant la fourniture de contraceptifs, découlant en partie du retrait par l’USAID de son soutien à la planification familiale ainsi que des positions fondamentalistes de Gloria Macapagal Arroyo, alors présidente du pays. Le budget national n’appuyait que les méthodes de planification familiale naturelles approuvées par l’Église catholique, non les contraceptifs « artificiels ». Le taux des femmes s’approvisionnant en contraceptifs auprès du secteur privé a presque triplé et les sondages ont indiqué que le coût était un obstacle important à l’utilisation de contraceptifs. Selon les recherches de Likhaan, « trois Philippines sur dix à risque d’avoir une grossesse non désirée n’utilisent pas de moyens de contraception. Ces femmes comptent pour près de sept grossesses non désirées sur dix. »  Le contexte politique a changé, mais le mal est déjà fait.

Le projet de loi sur la SG

Entre en scène le projet de loi sur la santé génésique. Les dispositions de ce projet de loi rendent obligatoires le soutien national et local des méthodes modernes légales et sûres de planification familiale, l’accès à des soins obstétricaux pour les femmes ainsi qu’à des soins prénatals et postnatals, l’accès à des soins exempts de jugement en cas de complications par suite d’un avortement (même si l’avortement est illégal aux Philippines) et l’éducation sanitaire et sexuelle pour les jeunes. Les personnes qui appuient ce projet de loi croient que ces réformes encourageront l’équité pour les femmes, réduiront grandement les taux de mortalité maternelle et infantile, et diminueront les grossesses non désirées. Le projet de loi sur la SF pourrait réduire le nombre stupéfiant de 2 000 décès maternels chaque année.

Étant donné le soutien du projet de loi par la population, le fort soutien du congrès philippin et l’appui du président actuel Aquino, Likhaan espérait que le projet de loi serait déjà adopté. L’opposition a été toutefois féroce. Il a été prétendu que le projet de loi encourageait « l’immoralité, la promiscuité et la bestialité » ou qu’il allait faire des Philippins une « espèce en voie de disparition ». Le président a été menacé d’excommunication. Walden Bello, représentant de l’Akbayan (le Parti de l’action citoyenne) au congrès a déclaré :

« On aimerait pouvoir qualifier le débat d’exercice louable de démocratie. » C’est plutôt devenu un exercice sur la façon d’utiliser la procédure parlementaire pour faire avorter la démocratie. Les interpellateurs contre le projet de loi posent sans cesse les mêmes questions et il est de plus en plus clair que n’ayant pas suffisamment de voix pour empêcher l’adoption du projet de loi à la Chambre, ils ont opté pour l’équivalent d’une obstruction parlementaire afin de retarder le vote.

Le projet de loi sur la santé génésique sera vraisemblablement adopté tôt ou tard. Mais, comme les femmes des collectivités de Manille où Likhaan exerce ses activités l’on souvent affirmé : « même s’il ne l’est pas, nous continuerons la bataille ».


La loi adoptée!  Nouvelles sur le projet de loi sur la SG publié dans Courrier international en décembre 2012.


Le Canada

Dre Sylvia Estrada-Claudio en visite au Canada il y a quelques années avait affirmé : « On dit chez nous que lorsque le Nord surdéveloppé éternue, nous attrapons une pneumonie. » Elle a ensuite décrit ce à quoi ressemblait la « pneumonie » en ce qui concerne la privatisation des soins de santé. À l’aube d’une grande victoire pour les partisanes et partisans philippins des droits et de la santé génésiques, la question se pose à savoir si nous sommes en train d’attraper ou non un rhume ici au Canada.

Rita Morbia est directrice générale d’Inter Pares, un organisme de justice sociale dont les bureaux sont situés à Ottawa.