Les femmes et l'alcool : à votre santé ?

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Publication Date: 
mec, 2012-06-06

par Ann Dowsett Johnston

C’est l’heure du crépuscule au café du coin de ma rue, très achalandé en cette soirée d’hiver. Les gens du coin font la queue à la caisse, les joues rosies par le froid, pour commander leur version de la perfection liquide. Mon invitée fait durer la sienne, un café au lait allégé. « Comment ai-je su que j’avais un problème d’alcool? » Elle marque une pause. Mon invitée, anciennement cadre dans une entreprise de publicité, choisit ses mots avec soin. « Je l’ai su quand j’ai dû passer du vin rouge au blanc parce que le rouge tachait mes dents. Je l’ai su quand j’ai commencé à penser de façon stratégique dans les soirées, en choisissant le vin le moins populaire afin d’en avoir davantage. Enfin, je l’ai su quand j’ai commencé à me réveiller après avoir perdu connaissance la veille. Je devais vérifier dans le frigo ce qui manquait. Vers la fin, je tremblais le matin. Je mettais alors de la vodka dans mon café. »

Elle dit tout cela sans sourciller. C’est une femme dans la cinquantaine parfaitement coiffée et aux mains manucurées, à l’aise avec son histoire, mais qui refuse de divulguer son vrai nom. Appelons-la Jennifer, comme elle souhaite qu’on la désigne. Fille de deux alcooliques, survivante d’une enfance maltraitée, mère d’une fille adulte, elle ne boit plus depuis plus de huit ans grâce aux Alcooliques Anonymes, dit-elle. Elle consacre ses temps libres à aider les nouvelles venues, des femmes pas tellement plus âgées que sa fille, à rester sobres; des filles qui ont commencé à faire la fête au collège, à l’université; de jeunes femmes qui se sont rendu compte qu’elles ne pouvaient plus arrêter de boire.

« Je pense que les femmes boivent pour des raisons différentes des hommes, déclare Jennifer. Les femmes boivent parce qu’elles sont inquiètes ou anxieuses. Elles boivent pour se calmer, et elles boivent pour s’intégrer, rester éveillées ou dormir. L’alcool est merveilleux quand il fonctionne : il fait tout ce qu’on attend de lui. » Jusqu’à quand? Jusqu’à ce que ce soit lui qui commande? « Il y a une limite que l’on franchit et qui est sans retour, dit Jennifer. Et le problème, c’est quoi? C’est que personne ne sait où se trouve la limite avant d’être allé trop loin. Vient alors le mal à l’âme. »

Jennifer sort régulièrement avec des amies qui boivent encore, à son club de lecture ou lors de soirées au restaurant. Est-ce que cela la dérange lorsque d’autres boivent devant elle? « Non, mais cela m’inquiète. Ces femmes sont médecins, avocates. Elles arrivent tendues. Deux verres plus tard, elles se sont relaxées. Beaucoup d’entre elles me disent qu’elles s’inquiètent, qu’elles ont commencé à boire parce qu’elles ont de la difficulté à dormir. Je pense toujours : qu’est-ce qui arrivera si elle continue ainsi? »

Qu’arrive-t-il en effet aux femmes qui boivent tous les jours? Et d’ailleurs, combien de Canadiennes le font? C’est la question à laquelle je me suis intéressée pendant un an dans le cadre d’un projet pour lequel j’ai reçu une bourse de recherche sur un sujet d’intérêt public de la Atkinson Charitable Foundation. J’ai passé des douzaines d’heures dans des cafés un peu partout au Canada et parlé à d’innombrables femmes ayant une histoire à raconter, la plupart étant venues à moi par l’intermédiaire de la filière clandestine des AA. Leurs histoires sont réunies dans une petite pile de carnets rouges qu’on peut appeler les « journaux de la consommation d’alcool ». L’histoire de Jennifer est typique : un passé trouble, la réussite à l’âge adulte, l’alcool qui l’a rattrapée. Il y a aussi les autres carnets, qui forment une pile plus haute et qu’on peut appeler les « journaux des experts ». lls contiennent les données probantes des scientifiques et des chercheurs de partout en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde

Qu’est-ce qui m’a amenée à faire cette recherche? De nombreux facteurs. J’ai commencé à remarquer combien souvent on nous dit que boire est bon pour nous. J’ai commencé à remarquer les produits roses et attrayants vendus dans les magasins de vins et spiritueux, les vins portant des noms comme French rabbit (lapin français) ou Girls’ Night Out (le soir de sortie des filles). J’ai commencé aussi à remarquer les reportages sur de jeunes femmes dans la vingtaine en Grande-Bretagne auxquelles on avait diagnostiqué une cirrhose.

Dans la plupart des réunions sociales, la première chose qu’on vous demande est : « Rouge ou blanc? » En fait, nous vivons dans une culture où bien connaître les vins est une marque de raffinement. Grâce aux reportages des dernières années, nous avons absorbé avec joie la nouvelle que boire est bon pour la santé. Nombreux sont ceux et celles pour qui le vin rouge entre dans la même catégorie que la vitamine D, les omégas 3 et le chocolat noir. Si un verre est bon pour vous, alors sûrement qu’une double dose ne peut pas faire de mal, non? À vrai dire, une double dose a ses désavantages. Les plus grands bienfaits pour la santé s’obtiennent par une consommation tous les deux jours.

Ce qui soulève une question simple : comment se fait-il que nous soyons conscients des dangers liés aux gras trans et aux lits de bronzage, mais parfaitement inconscients des effets secondaires associés à notre drogue préférée? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il s’agit là d’un vrai casse-tête.

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