Deux mères valent-elles mieux qu'une?

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Par Karen X. Tulchinsky

Mon amie et moi avons décidé d'avoir un enfant. Nous formons un couple depuis quatre ans et sommes propriétaires d'une maison entourée d'un joli jardin et d'une clôture en bois. Nous vivons une relation fondée sur un engagement à long terme et des liens d'amour profond, et adorons les enfants. En bonne santé et en pleine maturité, nous jouissons du soutien de nombreux parents et amis. Mais il y a un petit problème. Nous n'avons pas de sperme. Comme nous sommes lesbiennes, le sperme ou le fait de ne pas en avoir n'a jamais vraiment compté parmi nos préoccupations. Mais voilà que cette substance occupe maintenant une grande partie de nos pensées : nous nous intéressons aux moyens d'en obtenir et considérons avec émerveillement l'impact qu'elle aura sur nos vies.

Jusqu'à tout récemment, tout le monde tenait pour acquis que les lesbiennes n'avaient pas d'enfants. L'un des plus profonds regrets éprouvés par les parents de bien des personnes homosexuelles tient au fait que nous ne leur donnerons pas de petits-enfants. Même s'il a toujours été possible, sur le plan biologique, pour les couples gais d'être parents, rares étaient ceux qui y aspiraient. Après tout, dans les années 70, les lesbiennes étaient trop occupées à organiser des festivals de musique et des défilés de la fierté gaie, à assurer des services d'aide dans des maisons d'hébergement pour femmes, à jouer à la balle molle, à gérer des cafés et à lutter pour l'égalité des droits.

Mais au début des années 80, de nombreuses femmes réalisèrent que l'expression "mère lesbienne" était loin d'être une folie. Ce fut le début du baby boom lesbien. Ainsi, des lesbiennes de tous les coins de l'Amérique du Nord troquèrent leurs pancartes contre des biberons, leurs motocyclettes contre des poussettes, leurs chemises à carreaux contre des soutiens-gorge d'allaitement et leurs vestes de cuir contre des anneaux de dentition.

Lorsque mon amie et moi avons pris la décision d'avoir un enfant, nous avons établi que ce serait elle qui le porterait. Mais il y avait d'autres facteurs à considérer, au nombre desquels figurait, vous l'aurez deviné, le sperme. Valait-il mieux faire appel à un donneur anonyme ou a une connaissance? Devions-nous inclure dans notre projet un ami, que l'enfant apprendrait à connaître en sachant qu'il est son père "biologique", ou nous inscrire à un programme d'insémination artificielle dans une clinique de fertilité?

Après de nombreuses discussions, nous avons opté pour un programme anonyme d'insémination artificielle. Comme de nombreux couples homosexuels aux prises avec des problèmes de fertilité, nous ne voulions pas d'une troisième personne dans nos vies. Mais pour les couples lesbiens, une autre question se pose inévitablement: tout enfant ne devrait-il pas avoir dans son entourage une personne de sexe masculin?

Des hommes, il y en aura dans la vie de notre enfant. Nous avons des frères, des cousins et des amis. Notre enfant aura une multitude d'oncles. Mais ce n'est pas ce qu'ont habituellement en tête les personnes qui posent cette question. Pas du tout.

Ce qu'ils veulent dire, c'est: votre enfant n'a-t-il pas besoin d'un père?

Peut-être.















Dans le dictionnaire, le mot père est défini de la façon suivante : 1. Homme qui a engendré, qui a donné naissance à un ou plusieurs enfants à partir de la fertilisation d'un ovule. 2. Homme qui a un ou plusieurs enfants qu'il élève. 3. Personne à qui l'on doit un certain respect.

Voyons voir. J'ai l'intention d'élever notre enfant. Je prends part au processus de conception et je crois être une personne qui mérite un certain respect. Par conséquent, je pourrais fort bien être le père. Et si notre enfant demande qui est son géniteur, nous lui dirons la vérité.

Ainsi, après avoir réglé cet aspect de notre projet, nous avons pris rendez-vous avec notre médecin, qui nous a orientées vers la clinique Genesis Fertility, laquelle fournit régulièrement du sperme à des futurs parents, hétérosexuels ou homosexuels, sur recommandation d'un médecin. Lors de notre première visite, nous avons anxieusement pris place dans une salle d'attente décorée avec goût de fauteuils, d'aquariums, de plantes et de tables de salon en bois d'acajou poli, le tout baignant dans l'éclairage discret de lampes sur rails. Sur des étagères se trouvaient des dépliants et des revues traitant de fertilité et de politique familiale. Nous avons feuilleté un numéro de la revue Parenting Today en attendant notre tour.

Quelques minutes plus tard, on nous fit entrer dans le cabinet du médecin de la clinique, qui prit connaissance de notre statut de parents de même sexe sans pour autant porter de jugement. Elle nous expliqua ensuite que mon amie subirait un examen médical complet, après quoi nous allions devoir choisir un donneur de sperme, établir les dates importantes du cycle de ma conjointe puis revenir à la clinique pour l'insémination. "Cela pourrait prendre un certain temps, prévint le médecin. Préparez-vous à vivre une période mouvementée."

Elle nous accompagna alors jusqu'à une salle privée et nous remit un volumineux classeur, pour que nous procédions au choix d'un donneur adéquat. A l'intérieur du document se trouvait un bref profil d'une page pour chaque donneur, numéroté et anonyme. Nous devions effectuer une première sélection en vue d'en arriver à une poignée de possibilités; ensuite, un rapport de cinq pages nous serait remis pour chaque homme retenu. Ces rapports plus approfondis comprenaient une description détaillée des caractéristiques du donneur, notamment physiques. Sa taille, son poids, la couleur de ses cheveux et de ses yeux, son origine ethnique, son métier, ses loisirs, son groupe sanguin, la personnalité publique à qui il ressemble, s'il a ou non les lobes d'oreilles décollés, s'il possède des proches parents, s'il souffre de maladies héréditaires ou d'allergies. A la dernière page, on pouvait lire un essai rédigé par le donneur, intitulé "Pourquoi j'ai décidé de faireun don de sperme". Cette partie n'était sans doute pas vraiment indispensable, mais elle nous a néanmoins aidées à faire notre choix. Le donneur que nous avons choisi, le numéro 6974L, avait écrit à propos de sa famille, de son enfance, de ses intérêts et de ses passions avec beaucoup de charme et d'honnêteté. Et ses lobes d'oreilles n'étaient pas décollés. Il était parfait. Nous avions trouvé notre homme.

Il fallait maintenant attendre le bon moment. Pendant plusieurs mois, nous avons pris note des fluctuations du cycle de mon amie afin de déterminer le jour exact de l'ovulation. Puis nous avons constitué une trousse de "conception" comprenant un ourson en peluche, un biberon, une photo du regretté père de mon amie, un lecteur de cassettes portatif et une cassette de chansons pour enfants. Le jour venu, nous nous sommes rendues à la clinique, à l'autre bout de la ville, pour notre première tentative d'insémination.

A la clinique, la réceptionniste nous invita à prendre place dans la salle d'attente, où patientaient d'autres couples visiblement nerveux. Nous avons feuilleté une revue d'une main fébrile en attendant que notre nom soit appelé.

La salle d'insémination, plutôt petite, avait une grande fenêtre à travers laquelle on pouvait admirer un très romantique paysage montagneux. Mais dans un coin se trouvait un bureau d'infirmière sur lequel traînait un terrifiant assortiment de gants de latex, de seringues, de tampons d'ouate et de spéculums. Les murs étaient couverts de schémas en couleurs, très peu romantiques, représentant l'appareil reproducteur féminin. La table d'examen gynécologique, plutôt imposante, était recouverte de papier blanc et munie d'étriers en acier inoxydable. On nous informa qu'une technicienne était en train de dégeler notre fiole de potion magique: le sperme.

L'environnement avait une froideur plutôt clinique, mais nous étions résolues à ce que notre enfant soit conçu avec amour. Pendant que mon amie enfilait une blouse en papier vert et prenait place sur la table d'examen, j'ai installé notre lecteur cassettes, dans lequel j'ai inséré notre choix musical. Les premières notes de Polly Wolly Doodle, interprétée par Burl Ives, envahirent aussitôt la pièce. Ensuite, je disposais joliment l'ourson en peluche, le biberon et la photo sur le sol. Lorsque l'infirmière revint, elle nous adressa un sourire. Elle se mit même à chantonner Little Red Caboose, en choeur avec le groupe Sweet Honey In the Rock. Elle avait dans les mains une petite fiole de plastique qu'elle tenait devant nos yeux. "Numéro 6974L, n'est-ce pas?"

"C'est bien ça", répondis-je. Nous avions depuis longtemps mémorisé le numéro de notre donneur. 6974L. Comme un chant magique.

La procédure d'insémination est plutôt simple. On injecte du sperme dans l'utérus de la femme à l'aide d'une seringue munie d'un long tube mince conçu pour atteindre l'utérus, au-delà du col. L'infirmière installa l'appareil, puis se retira. Ensuite, en regardant profondément dans les yeux de mon amie, et avec tout mon amour, je pressai sur le piston avec le pouce.

Il existe une multitude de théories en ce qui a trait à la fécondation. Certaines personnes affirment que des rapports sexuels aboutissant à l'orgasme contribuent à accélérer le processus. Sans donner de détails, je dirais simplement que de retour à la maison, après avoir effectué la partie intime de notre rituel de conception, j'ai prescrit à mon amie un demi-verre de vin et un jour entier de repos au lit. J'ai également placé un coussin sous ses jambes pour les maintenir élevées. Comme pour la soupe au poulet, il était possible que ma prescription s'avère inefficace. Mais je me disais que ces mesures ne pouvaient certainement pas nuire.

Il se trouve qu'il est toujours plus facile de tomber enceinte quand on ne le souhaite pas. Ainsi, nous attendons toujours, nous n'avons pas cessé d'essayer et nous avons eu amplement le temps de penser aux conséquences de notre décision.

Il y a des années, lorsque j'annonçais à ma mère que je désirais avoir un enfant un jour, elle poussa un cri comme si un désastre venait de s'abattre sur elle. "Oh non, tu veux ma mort, s'écria-t-elle. C'est certain."

"Maman, répondis-je, si je voulais mettre fin à tes jours, je choisirais un moyen plus simple que de prendre une décision dont les conséquences vont marquer le reste de ma vie."

Ma mère était d'avis qu'étant donné que j'étais lesbienne, il était injuste de ma part de vouloir avoir un enfant. "Pense à tout ce que cet enfant devra subir", m'avait-elle prévenue.

Mon amie et moi sommes loin d'être naïves. Nous sommes prêtes au pire (et au meilleur). Nous ne pouvons pas prévoir quelles expériences notre enfant aura à traverser, dans un monde qui fait souvent preuve d'intolérance à l'égard des parents gais ou dans des écoles qui refusent de reconnaître ceux-ci. Mais nous savons ce qu'il lui sera donné de vivre dans notre foyer. Notre fils ou notre fille connaîtra d'autres familles gaies et lesbiennes, et nous lui apprendrons à respecter autrui, à marcher la tête haute et à apprécier la diversité. Nous respecterons ses sentiments de même que ses combats. Quels que soient les défis qui se présenteront, l'amour, les rires et les anneaux de dentition en cuir lui seront toujours fournis en quantité illimitée. Et même si certaines personnes ne manqueront pas de dire que notre enfant a deux mères, je suis d'avis que je ferai un excellent père.

































Karen X. Tulchinsky, écrivaine habitant à Vancouver, est l'auteure primée d'un roman et d'un recueil de nouvelles intitulées respectivement "Love ruins Everything" et "In Her Nature". L'article ci-dessus a initialement paru dans le Vancouver Sun.