La création massive de l’accoutumance

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La nature toxicomanogène des tranquillisants, également appelés benzodiazépines, et leurs profonds effets sur le cerveau et le corps, sont connus depuis plus de 40 ans. Néanmoins, ces substances figurent parmi les médicaments les plus prescrits au Canada et dans le monde aujourd’hui. La prescription excessive de benzodiazépines aux Canadiennes a d’abord été identifiée comme un problème critique dans les années 70. Néanmoins, les pharmacies de détail canadiennes ont préparé, uniquement en l’an 2000, plus de 15,7 millions d’ordonnances de benzodiazépines, soit une augmentation de 12,8 % comparativement à 1996.

Les médecins prescrivent des benzodiazépines et des somnifères pour aider les femmes à faire face au stress du travail et de la famille, au syndrome prémenstruel, aux deuils et à l’adaptation aux événements de la vie, comme la maternité et la ménopause, ou les maladies et les douleurs chroniques. Les traitements non médicamenteux aidant à composer avec ces circonstances et ces états sont peu promus et peu utilisés

À des doses thérapeutiques, les benzodiazépines entravent les fonctions cognitives, la mémoire et l’équilibre, et parce qu’ils sont souvent prescrits aux femmes au-delà de la durée recommandée (un maximum de deux à quatre semaines), celles-ci risquent grandement de développer une accoutumance involontaire. La majorité des personnes qui prennent ces médicaments selon les doses recommandées, pendant plus de un ou deux mois, développent une dépendance, et 50 % à 100 % éprouvent des difficultés de sevrage et de rétablissement. L’utilisation à court terme expose aussi les femmes à divers autres problèmes de santé. Bien qu’ils ne soient pas, techniquement, des benzodiazépines, les somnifères agissent par les mêmes mécanismes et produisent les mêmes effets graves.

Que sont les benzodiazépines?
Les premiers benzodiazépines (connus sous le nom de tranquillisants) ont été mis sur le marché en 1960. Ils ont été décrits comme une solution de remplacement sûre et non accoutumante aux barbituriques, lesquels, après avoir été prescrits pendant des années, ont été classés comme des substances dangereusement toxicomanogènes. Un an seulement après que les benzodiazépines avaient fait leur apparition sur le marché, le premier rapport diffusé décrivant leurs effets toxicomanogènes a été publié dans les publications médicales.


Les benzodiazépines sont des dépresseurs du système nerveux central qui agissent de façons complexes sur les neurotransmetteurs GABA (acide gamma-aminobutyrique), qui transmettent des messages d’une cellule cérébrale à une autre. Directement ou indirectement, les benzodiazépines influencent presque la totalité des fonctions cérébrales et, à la limite, la plupart des systèmes biologiques, y compris les systèmes nerveux central, neuromusculaire, endocrinien et gastro-intestinal.

Au Canada, on peut trouver aujourd’hui sur le marché environ 16 benzodiazépines. L’Ativan (lorazepam), le Serax (oxazepam), le Rivotril et le Klonopin (clonazepam), le Xanax (alprazolam) et le Valium (diazepam) figurent parmi les plus répandus. Les somnifères (les hypnotiques) tels que l’Ambien (zolpidem) et l’Imovane (zopiclone) ne sont pas, techniquement, des benzodiazépines, mais ils agissent par les mêmes mécanismes et produisent les mêmes effets sur le cerveau et le corps.

Tous les benzodiazépines et les somnifères sont chimiquement semblables mais diffèrent en ce qui a trait à la puissance (les doses équivalentes peuvent être jusqu’à vingt fois supérieures) et la vitesse à laquelle ils sont métabolisés. Ces différences influent sur les symptômes et sont des facteurs importants à considérer dans la compréhension de l’accoutumance et dans l’élaboration d’un plan adéquat de sevrage.

Les benzodiazépines sont utilisés, à court terme, aux cinq fins médicales suivantes : le soulagement de l’anxiété; le soulagement des troubles du sommeil; la relaxation des muscles; la prévention de crises épileptiques; la détente des patients au stade préopératoire(effets amnestiques). Ils sont parfois prescrits, de façon inadéquate, pour traiter la dépression, mais ils sont, en soi, des dépresseurs du syst ème nerveux central.

L’accoutumance accidentelle : les femmes sont à risque
Selon un consensus, les benzodiazépines ne doivent pas être prescrits, sur une base régulière ou une base intermittente-régulière, pour plus de deux semaines, mais les médecins prescrivent souvent ces substances pour de plus longues périodes, notamment aux femmes.

Dans les années 70, la Dr Ruth Cooperstock et ses collègues ont rapporté que les médecins prescrivent deux fois plus de benzodiazépines aux Canadiennes qu’aux Canadiens. Les données récentes suggèrent que les benzodiazépines sont non seulement prescrits davantage aux femmes qu’aux hommes mais aussi qu’ils sont prescrits pour de plus longues périodes chez les femmes.

Lorsque des femmes consultent leurs médecins pour des symptômes comparables à ceux éprouvés par des hommes, elles sont plus souvent traitées aux benzodiazépines. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à recevoir une prescription de benzodiazépines et de somnifères pour des raisons non médicales, comme des circonstances de deuil ou de stress. Elles sont également traitées avec ces médicaments lorsqu’elles vivent une adaptation à des processus naturels, comme la maternité et la ménopause.

En raison des multiples rôles imposés à de nombreuses femmes au Canada et de la « double journée de travail » à laquelle nombre d’entre elles font face lorsqu’elles occupent un emploi rémunéré et exécutent les tâches ménagères, le taux de stress lié au travail chez les femmes de 20 à 44 ans est beaucoup plus élevé, comparativement aux hommes. D’autres conditions comme la pauvreté, qui touchent les femmes de façon disproportionnée comparativement aux hommes, rendent les femmes particulièrement à risque de vivre des troubles d’anxiété, de dépression et de sommeil, lesquels seront traités par des benzodiazépines ou des somnif ères.

En plus des effets exposés ci-haut, les doses de benzodiazépines et de somnifères normalement prescrites portent atteinte aux capacités et à un grand nombre d’habiletés de base nécessaires pour faire face aux exigences intellectuelles et psychologiques de la vie quotidienne. Ces médicaments menacent le bon fonctionnement de la mémoire et des capacités de raisonnement, provoquent des pertes de mémoire et entravent le processus de remémoration ainsi que la souplesse de la pensée et les capacités motrices, la coordination œil-main, les réactions mentales, le traitement de l’information, la vigilance et la concentration. Les benzodiazépines touchent également l’équilibre et augmentent le risque de chutes et de fractures de la hanche et du fémur, surtout chez les personnes âgées. Les benzodiazépines sont aussi une cause fréquente de confusion et de démence chez cette population.

L’utilisation à long terme de benzodiazépines (plus de plusieurs mois) peut causer ou aggraver la dépression et la perte de mémoire, émousser les émotions et provoquer des tendances suicidaires. Lorsqu’ils sont prescrits pour un cas de traumatisme, ils peuvent retarder le choc et le deuil, qui refont surface lorsque le traitement est interrompu. L’agoraphobie et d’autres types de phobies sont des effets secondaires fréquents chez les personnes qui sont traitées aux benzodiazépines à long terme. Ces substances causent parfois un état d’excitation paradoxale, d’anxiété et de rage, ainsi que des hallucinations. Des cas d’agression de conjointes et de bébés ainsi que d’homicides ont aussi été attribués à la consommation de ces m édicaments.

La vaste majorité des personnes qui prennent des benzodiazépines de façon régulière ou intermittente-régulière développeront une accoutumance, probablement au bout de quelques mois, bien que le temps exact, impossible à prédire, varie beaucoup selon les individus. La tolérance aux effets hypnotiques (sommeil) des benzodiazépines et des somnifères peut apparaître dans les sept premiers jours de traitement. Les symptômes de tolérance sont identiques aux symptômes de sevrage d’une drogue, mais ils se manifestent pendant que la femme est sous traitement et incluent de nombreux symptômes physiques et psychologiques, tels qu’une augmentation de l’état d’anxiété/de panique, de graves insomnies, des douleurs et des raideurs musculaires, des problèmes digestifs, des problèmes de cœur et de poumons, la dépression, des maux de tête, des pensées suicidaires, un sentiment de rage et l ’agoraphobie.

Les symptômes de tolérance et de sevrage, liés aux médicaments, passent souvent inaperçus aux yeux des médecins ou des patientes, ce qui mène à de nombreux examens de dépistage ou à de multiples interventions médicales. Une absence de compréhension des symptômes de tolérance et de sevrage donne souvent lieu à l’apport d’autres médicaments d’ordonnance (par exemple, des antidépresseurs ou des antipsychotiques), qui provoquent encore plus d’effets secondaires. Les femmes ont, ainsi, de plus en plus recours au système de sant é et aux services de santé mentale.

Quelles sont les actions appropriées?

Un resserrement des restrictions gouvernementales
Malgré les effets des benzodiazépines et des somnifères sur les femmes, les familles et la société au Canada, aucune politique ou stratégie d’intervention exhaustive n’a été mise en place pour s’attaquer à cette grave question sur le plan de la santé. Bien qu’il existe un consensus attestant que les benzodiazépines et les somnifères ne doivent pas être prescrits sur une base régulière ou intermittente-régulière pour plus de deux semaines, il n’existe aucune directive canadienne spécifique pour régir les pratiques d’ordonnance ou pour veiller à ce que ces médicaments soient prescrits aux femmes pour des raisons adéquates et pour une période appropriée.

Santé Canada doit établir des lignes directrices pour la pratique clinique portant sur l’utilisation et la prescription de benzodiazépines et de somnifères, ainsi que des directives à l’intention des médecins et autres professionnels de la santé. Ces directives doivent limiter les prescriptions de benzodiazépines à un maximum de deux semaines de traitement constant ou intermittent-régulier et décourager la prescription de benzodiazépines et de somnifères dès la première visite médicale.

Des professionnels de la santé bien informés
De plus, les professionnels de la santé et les spécialistes des problèmes de dépendance ne connaissent pas ou ne peuvent pas identifier les caractéristiques de la dépendance physique. Ils ne savent pas non plus comment une accoutumance peut s’installer ni en combien de temps les symptômes se développent. Les gouvernements doivent travailler conjointement pour élaborer et diffuser de l’information sur les caractéristiques et les signes physiques de la dépendance aux benzodiazépines auprès des professionnels de la santé, des intervenants en toxicomanie et du public.

En comparaison avec d’autres médicaments, tels que l’alcool et l’héroïne, les coûts personnels et sociétaux associés aux benzodiazépines et aux somnifères ont été peu considérés par les décideurs, les gouvernements et les professionnels de la santé et de la toxicomanie. Les gouvernements doivent attribuer des fonds au soutien des personnes qui sont involontairement devenues dépendantes des benzodiazépines et des somnifères, et à la création de cliniques communautaires spécialisées dans le sevrage de benzodiazépines et de somnifères, y compris des services de soutien par des pairs et de counseling, pour s’attaquer aux caractéristiques et aux besoins spécifiques des toxicomanes involontaires.

Des patientes informées
Les femmes doivent avoir accès à des ressources pour effectuer des choix éclairés concernant la consommation de médicaments d’ordonnance. De l’information, sous forme d’avis publics et de feuillets insérés portant sur les médicaments, doit être accessible, exhaustive, précise et objective (non contrôlée par les sociétés pharmaceutiques). Les médecins doivent avoir l’obligation de transmettre une information complète sur les risques possibles que peuvent entraîner les médicaments d’ordonnance.

Les autres possibilités
Les ressources et les traitements non médicamenteux, destinés à aider les femmes à composer avec la dépression, l’anxiété, le deuil, le stress, les processus physiologiques naturels et les événements de vie difficiles, font l’objet de peu de promotion et sont sous-utilisés. Santé Canada et les gouvernements provinciaux/territoriaux doivent fournir des fonds et un soutien aux organismes communautaires pour explorer et fournir des conseils et des options non médicamenteuses favorisant le bien-être des femmes et leur capacité d’adaptation.

En tolérant la prescription excessive et l’utilisation inappropriée de benzodiazépines et de somnifères pour traiter les Canadiennes, nous favorisons la « création massive de l’accoutumance » et nous contribuons aux souffrances des femmes et de leur famille ainsi qu’à la hausse des coûts liés aux soins de santé. Les avantages que nous récolterons en nous attaquant à ce problème sont nombreux et évidents, et il est grand temps de passer à l’action.

Pour plus d’information, veuillez consulter le site :
www.bccewh.bc.ca/policy_briefs/Benzo_Brief/benzobriefv3.pdf
ou composez le (604) 875-2633.


Si vous soupçonnez que vous ou quelqu’un que vous connaissez êtes dépendantes de somnifères ou de tranquillisants, composez le :
1 888 818-9172 pour plus d’information.

Certains des benzodiazépines (tranquillisants) disponibles au Canada :

  • Ativan (lorazepam)
  • Serax (oxazepam)
  • Rivotril et Klonopin (clonazepam)
  • Xanax (alprazolam)
  • Valium (diazepam)

Certains des somnifères disponibles au Canada :

  • Ambien (zolpidem)
  • Imovane (zopiclone)

*Les femmes autochtones : Parmi les femmes autochtones inscrites, âgées de plus de 40 ans et résidant dans l’Ouest du Canada, une femme sur trois a été traitée aux tranquillisants ou aux somnifères en 2000. Les médecins ont deux fois plus recours aux tranquillisants pour traiter les femmes autochtones que pour traiter les hommes autochtones.

*Les femmes âgées : 20 % à 60 % de toutes les femmes de plus de 60 ans sont exposées à être traitées aux tranquillisants ou aux somnifères. L’utilisation à long terme de tranquillisants a aussi été liée à des risques accrus de chutes et de fractures de la hanche et du fémur chez les aînées.

*Les femmes enceintes : Les tranquillisants et les somnifères ont été liés au syndrome de la poupée de chiffon, à l’incapacité d’allaiter et à des symptômes de sevrage chez l’enfant. Ils peuvent aussi inhiber la croissance du fœtus et retarder le développement du cerveau, provoquant des troubles d’apprentissage et des difficultés émotionnelles chez l’enfant à une étape ultérieure de sa vie.

*Les femmes pauvres : Selon le médecin chef de la Colombie-Britannique, Dr. Perry Kendall, les benzodiazépines pourraient servir à endormir la douleur physique et morale associée au fait d'être pauvre.


Mise en garde
La commercialisation des médicaments sur ordonnance auprès des femmes:

En matière de publicité, les femmes sont une cible de prédilection pour les sociétés pharmaceutiques. Aux États-Unis, on estime qu’à la télévision et dans les magazines, la publicité directe des médicaments d’ordonnance (PDMO) vise les femmes deux fois plus souvent que les hommes, sinon davantage. Ce sont les magazines féminins qui renferment le plus grand volume de messages publicitaires de ce type.

Les médicaments délivrés sur ordonnance faisant l’objet de publicité directe se classent désormais au premier rang des produits pharmaceutiques les plus vendus aux États-Unis. Cette hausse se traduit par une augmentation de leur consommation chez les femmes. Étant donné que ces messages traversent aisément la frontière entre nos deux pays, les femmes canadiennes sont elles aussi soumises à la pression de considérer les événements de la vie et les processus naturels comme des problèmes d’ordre médical nécessitant l’usage de médicaments.

Considérant le fait qu’il a été démontré que la publicité directe est une piètre source d’information sur les médicaments délivrés sur ordonnance, il importe de renforcer les lois fédérales canadiennes en la matière pour protéger les femmes.