Dans notre monde technocrate et scientifique, on considère rarement le corps humain de manière holistique, mais plutôt comme un objet constitué d'éléments interchangeables. Certaines parties du corps peuvent, en effet, être substituées à l'instar de pièces de rechange : transfusions sanguines, greffes d'organes, prothèses, os et articulations artificiels, dents artificielles, chirurgie plastique, implants mammaires et péniens en témoignent. Il est possible de démonter et de ré-assembler n'importe lequel d'entre nous, comme on le fait avec les cyborgs dans nos films de science-fiction préférés.
Certaines avancées scientifiques reposent sur des objectifs concrets, clairement exprimés : soulager la douleur et la souffrance, rendre l'organisme aussi « fonctionnel » que possible pour tous, prolonger la vie. Or, il y a des cas où ce pragmatisme cède la place à un autre but; l'aspiration à vivre une vie saine et sans douleur se transforme alors en recherche du corps humain parfait.
Parmi les transformations physiologiques les plus radicales, on compte entre autres celles qui touchent aux fonctions sexuelles et reproductives. Génie génétique, présélection du sexe, insémination artificielle, fertilisation in vitro, bébés-éprouvettes et changement de sexe, tous ces exemples démontrent que rien, absolument rien, n'est inaltérable. L'an dernier, des greffes d'ovaires réussies ont permis de « guérir » l'infertilité dont souffraient des jeunes femmes, ce qui mène certains chercheurs à penser que l'on pourrait renverser le processus de la ménopause chez les femmes mûres. La même année, une autre étude démontrait qu'il est désormais possible, pour les hommes, de porter un fotus et de le mener à terme (pourtant, je n'arrive pas à convaincre mon mari de la beauté de la chose).
Une nouvelle étude, publiée par l'auteur brésilien Elsimar M. Coutinho, ajoute un nouvel élément à cette liste, pour le moins époustouflante, de transformations du système reproductif de l'être humain. Dans un ouvrage controversé publié par l'éditeur Oxford University Press, ce médecin affirme que les menstruations sont un phénomène malsain et inutile, responsable d'innombrables problèmes d'ordre sanitaire et émotionnel. Le titre du livre, Is Menstruation Obsolete? [Les menstruations sont-elles dépassées?], suggère que le « traitement » le plus avancé qui puisse être sur le plan médical en ce qui touche aux menstruations serait tout bonnement leur suppression définitive chez les femmes de tous âges.
Un certain nombre de revues et de journaux intellectuels (le Guardian, le Globe and Mail et le New Yorker, pour ne citer que ceux-là) ont accueilli les travaux de recherche de Coutinho comme une grande réussite scientifique, la qualifiant de percée susceptible de rehausser la qualité de vie des femmes. Or, même ceux et celles qui considèrent que les menstruations sont une « plaie » plutôt qu'une bénédiction pour les femmes, auraient tort de se réjouir trop rapidement. Ce que propose Elsimar Coutinho, ce n'est pas seulement l'abolition d'un phénomène que certaines voient comme un désagrément survenant chaque mois, mais plutôt, une transformation beaucoup plus radicale du corps féminin.
Elsimar Coutinho a tous les atouts requis pour s'assurer que ses recherches circulent abondamment dans les milieux scientifiques. C'est lui le pionnier du Depo?Provera, ce populaire contraceptif injectable administrable à tous les six mois. Il est professeur en gynécologie, obstétrique et reproduction humaine au Brésil et publie depuis plus de 30 ans des articles scientifiques dans ce domaine. Malgré la renommée de son auteur, l'ouvrage lui-même se lit moins comme le traité scientifique auquel on pourrait s'attendre, que comme une intéressante histoire culturelle des menstruations.
On y apprend, par exemple, que l'ancienne pratique (mais pas si ancienne que ça), qui consistait à « saigner » un patient pour le guérir, était modelée sur la menstruation. Aussi loin qu'à l'époque d'Hippocrate, on avait émis l'hypothèse que les règles servaient à « purger les femmes de leurs mauvaises humeurs » (il semble qu'Hippocrate ait été le premier à avoir découvert le SPM...), c'est-à-dire qu'elles purifiaient l'organisme de ses éléments malsains. À Rome, Galien, qui avait été étudiant d'Hippocrate, s'était fondé sur le même raisonnement pour formuler une autre hypothèse, en apparence logique : si les menstruations permettaient à l'organisme de se guérir de ses maux, il suffisait alors, pour soigner un malade, qu'un médecin procède à des saignées pour activer sa guérison. Cette pratique a été maintenue jusqu'au début du XXe siècle pour traiter un large éventail de maladies.
Puisque, comme le souligne Elsimar Coutinho, la mort de George Washington est attribuable à des saignées excessives (il avait été soumis à ce traitement après un accident de cheval), il serait donc possible d'affirmer, sans craindre de se tromper outre mesure, que « ce sont les menstruations qui ont tué l'ancien président des États-Unis », une conclusion qui vous permettra d'égayer le prochain dîner ennuyeux auquel vous serez conviée.
Mais, en s'opposant ainsi à la pratique des saignées en médecine moderne, Elsimar Coutinho a, de toute évidence, une idée derrière la tête. Galien se trompait dès le départ, affirme-t-il, et Hippocrate avec lui, en supposant que les menstruations avaient des effets bénéfiques. Bien au contraire, « d'un point de vue médical, les menstruations n'apportent d'effets bénéfiques pour personne et peuvent même, dans plusieurs cas, nuire à la santé d'une femme », comme le souligne Sheldon J. Segal dans la préface du livre (p. xiii).
Selon la définition qu'en donne Elsimar Coutinho, les menstruations sont purement le signe d'une défaillance : « Le déclenchement des menstruations signifie que la fonction [reproductive] a échoué et que, pour maintenir l'efficacité reproductive, il faut que le processus soit répété le mois suivant, et celui d'après, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'un ovule soit enfin fertilisé et entame son développement » (p. 4). Cette conception n'est pas très éloignée de celle que l'on donne dans les cours d'éducation sanitaire : les menstruations sont déclenchées quand il n'y a pas fécondation.
Une définition qui a toute son importance, puisqu'elle sert de fondement à toute la thèse défendue par l'auteur dans son ouvrage, à savoir que les menstruations régulières ne sont pas « naturelles ». Selon lui, celles-ci étaient autrefois un phénomène inhabituel chez les jeunes femmes, puisque « les grossesses et les périodes d'allaitement se succédaient presque continuellement » (p. 4); seule la femme moderne ferait l'expérience des menstruations comme un événement survenant à tous les mois. La régularité, poursuit Elsimar Coutinho, avait tout son sens, sur le plan biologique, dans le cas des premiers êtres humains, car leur survie était loin d'être assurée; elle ne serait plus nécessaire dans notre monde moderne où la survie de l'espèce ne dépend plus d'une descendance nombreuse.
Pour clore son argument, Elsimar Coutinho fait appel à un syllogisme : puisque les menstruations ont pour but d'assurer la fécondité de l'espèce humaine, mais qu'il n'est plus nécessaire de produire une descendance aussi nombreuse que par le passé, on peut désormais avancer que cette fonction est « dépassée ». Si la femme n'a plus à porter les dix ou douze enfants qu'elle concevait autrefois, on peut considérer les menstruations comme un gaspillage de ses ressources. Les règles minent ses énergies, réduisent son taux de fer et causent un éventail de problèmes de santé mineurs (maux de tête, nausées, crampes et humeurs) et majeurs (pour celles qui souffrent de maux chroniques comme l'endométriose). La menstruation régulière, conclut-il, est une fonction évolutive héritée de nos ancêtres et obsolète; elle devrait être supprimée chez toutes les femmes en âge de se reproduire.
Ce ne sont pas tous les scientifiques, toutefois, qui semblent prêts à remettre en cause l'utilité des règles. Margie Profet, une jeune biologiste non conformiste de l'Université de Californie à Berkeley, spécialiste de l'évolution, a fait une entrée remarquée dans le monde scientifique en 1993, en lançant une question qu'aucun chercheur n'avait encore songé à poser depuis Hippocrate et Galien : « Pourquoi en effet les femmes ont-elles des menstruations? » Les réponses extrêmement détaillées, qu'elle propose dans un article paru dans la réputée Quarterly Review of Biology, sont remarquablement proches de celles de ses lointains prédécesseurs. D'un point de vue évolutif, argumente-t-elle, les menstruations régulières doivent nécessairement avoir une fonction puisque, si tel n'était pas le cas, elles n'auraient pas résisté aux mutations qui ont accompagné notre évolution. Il faut donc qu'elles offrent un certain avantage pour la survie de l'espèce humaine, car autrement elles auraient disparu. Il est improbable que l'organisme soit d'une inefficacité telle qu'il permette chaque mois une dépense d'énergie qui ne lui rapporte rien.
Margie Profet fait tout d'abord remarquer que le sang menstruel diffère du sang ordinaire dans sa composition, car il contient notamment des cellules immunitaires appelées « macrophages », capables de lutter contre les pathogènes présents dans la cavité utérine. C'est sur cette dernière constatation que la chercheure fonde l'hypothèse suivante : « Les menstruations servent à protéger l'utérus et les trompes de Fallope de la colonisation par les pathogènes » (p. 355). Les règles auraient, par conséquent, une fonction purificatrice, servant à protéger les organes reproductifs féminins des contaminateurs. Et quelle est la source de ces pathogènes? Les hommes, bien sûr, répond sans hésiter la chercheure : « Le sperme est un vecteur de maladie » (p. 335). Les femmes actives sexuellement doivent disposer d'un moyen de se protéger des infections pouvant être transmises par les rapports sexuels. Les règles ne seraient donc qu'un signe de la guerre entre les sexes - un moyen naturel pour les femmes de se protéger des hommes.
Selon la perspective de Margie Profet, la suppression forcée des menstruations serait néfaste pour la santé de la femme, plutôt que bénéfique, parce qu'elle interférerait avec la capacité naturelle de l'organisme de se défendre contre les pathogènes : « L'utérus semble conçu de manière à accroître le saignement s'il détecte une infection. ce qui laisse croire que comprimer artificiellement les pertes menstruelles provoquées par une infection pourrait être contre-indiqué » (p. 355).
Les critiques de Margie Profet, nombreux, répliquent qu'au contraire, le sang menstruel fournirait un terreau parfait pour quantité de micro-organismes sexuellement transmissibles et, en outre, qu'une femme serait plus susceptible de contracter un large éventail d'infections vaginales pendant ses règles qu'à tout autre stade de son cycle. Margie Profet se dit d'accord avec le fait que certains micro-organismes abondent pendant les menstruations, tout en soumettant que, si les êtres humains ont évolué de façon à maximiser la survie de l'espèce, on peut en dire tout autant des pathogènes. La menace constante que représentent les maladies transmissibles sexuellement ne fait que mettre en lumière le fait que le combat que nous livrons contre les bactéries, depuis le début de l'évolution, est loin d'être terminé.
Dans un ouvrage récent intitulé The Curse : The Last Unmentionable Taboo [Les menstruations, le dernier tabou], Karen Houppert, journaliste au Village Voice, apporte une nouvelle dimension au débat. Après avoir recensé les études menées sur le choc du syndrome toxique et les autres troubles liés à la santé génésique (dont l'infertilité et l'endométriose), l'auteure suggère que bon nombre de ces maux sont peut-être causés par les quantités résiduelles de dioxines contenues dans la plupart des tampons et des serviettes périodiques - ces composés chlorés qui rendent nos accessoires de « protection hygiénique » plus blancs que blancs. À la lumière de cette hypothèse, on peut se demander en effet si l'agent responsable des maladies infectieuses, au lieu d'être les menstruations, comme le prétendent les critiques de Margie Profet, ne serait pas véritablement ces méthodes de « traitement » des règles et leurs effets sur la fonction immunitaire naturelle.
Dans un article publié en 1996 dans la même revue scientifique (Quarterly Review of Biology), une anthropologue de l'Université du Michigan, Beverly Strassmann, critique la thèse avancée par Margie Profet, en argumentant que la chercheure présentait plus de points en commun avec ses détracteurs qu'on pourrait le croire à première vue. Selon elle, Margie Profet, Elsimar Coutinho et la majorité des chercheurs et chercheuses qui étudient les menstruations, consacrent toute leur attention à l'événement physiologique même, à savoir l'évacuation du sang menstruel par le vagin. Pour Beverly Strassmann, les menstruations auraient plutôt comme fonction première de renouveler l'endomètre, le sang menstruel n'étant qu'un produit secondaire de ce processus. Pourquoi, demande-t-elle, l'endomètre se regénère-t-il de façon périodique chez la femme? À l'instar de Margie Profet, Beverly Strassmann puise sa réponse dans la biologie de l'évolution. La reconstitution cyclique de l'endomètre serait plus " économique " pour l'organisme que le fait d'entretenir la santé d'une seule et unique entité. L'« économie endométriale », pour s'exprimer ainsi, permettrait de conserver l'équivalent métabolique de six jours de nutrition chez la femme, ce qui aurait constitué un avantage certain sur le plan de l'évolution pendant ces périodes où les sources de nourriture étaient peu abondantes, et où six jours pouvaient faire toute la différence entre la vie et la mort (Strassmann, p. 181).
Tandis que les scientifiques continuent à débattre des dimensions fonctionnelles des menstruations et de la valeur de celles-ci dans notre monde moderne, les critiques féministes peuvent, quant à elles, offrir de nouveaux angles pour analyser la proposition d'Elsimar Coutinho. Tout d'abord, il faudra se demander si l'hypothèse sur les grossesses à répétition des femmes d'antan est exacte. Peu de preuves permettent de conclure, hors de tout doute, que les femmes n'avaient pas souvent de règles. Au contraire, tout porte à croire qu'au sein de nombreuses cultures, les femmes recouraient régulièrement à des méthodes contraceptives (et étaient donc réglées) (voir O'Grady, 2000). Les rites et les cérémonies entourant la menstruation, ainsi que les accessoires l'accompagnant (des versions anciennes de serviettes et de tampons) sont évoqués en détail dans les nombreux documents historiques issus de plusieurs cultures autour du globe (consulter à ce sujet le site www.mum.org). Même s'il pouvait fournir des preuves concluantes à l'effet que les grossesses à répétition étaient autrefois une réalité courante chez les femmes, Elsimar Coutinho oublie de souligner que ce seul fait ne servirait en rien à décrire l'« état naturel » de la femme (c'est-à-dire une condition imposée par la nature); il évoquerait plutôt une condition sociale et environnementale (la décision des femmes modernes de ne porter qu'un ou deux enfants étant dicté par la société et l'environnement).
Pour les universitaires comme Emily Martin, auteure de Woman in the Body, l'ouvrage d'Elsimar Coutinho est un exemple des modèles normatifs à l'ouvre dans le discours scientifique, en particulier en ce qui concerne le corps des femmes, lequel perçu comme une aberration par rapport à la norme « masculine ». Les menstruations, selon la conception de Coutinho, sont vues comme étant un phénomène « anormal », c'est-à-dire « pathologique », une « maladie » que le corps médical doit s'efforcer de traiter. La science travaille activement à parfaire le corps humain, mais c'est un corps qui n'est décidément pas conçu à l'image de la femme.
En conclusion, on ne sera pas trop surpris d'apprendre que le moyen suggéré par le docteur Coutinho pour supprimer les menstruations sont les injections de Depo?Provera, la méthode contraceptive qu'il a lui-même lancée. Tandis que les médias continuent à saluer sa découverte à l'effet que les menstruations ne sont pas un phénomène « naturel », mais un mal pouvant facilement être guéri, les meilleures analyses féministes sur le sujet, nombreuses, indiquent que ce jugement est pour le moins suspect. Il faudra que des études indépendantes se penchent sur le travail du chercheur (et qu'elles soient menées par des personnes non susceptibles de profiter directement de l'usage répandu du Depo-Provera). Idéalement, ces analyses se fonderont sur une prémisse contraire à celle de Coutinho, à savoir que la menstruation est un phénomène " naturel ", qu'elle a une fonction qui ne se limite pas à l'éventualité de la fécondation. Ce sera seulement lorsque nous serons en mesure d'apprécier la pleine valeur des processus physiologiques chez la femme, qu'il nous sera possible de comprendre le rôle de ces derniers en rapport avec la santé physique et émotionnelle de toutes les femmes.
Kathleen O'Grady est co-auteure de Sweet Secrets : Stories of Menstruation (Second Story Press, 1997). Elle est également Directrice des communications au Réseau canadien pour la santé des femmes. http://www.cwhn.ca
Références bibliographiques :
Coutinho, Elsimar. Is Menstruation Obsolete? How Suppressing Menstruation
Can Help Women Who Suffer from Anemia, Endometriosis, or PMS, New York, Oxford
University Press, 1999.
Houppert, Karen. The Curse: Confronting the Last Unmentionable Taboo:
Menstruation, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1999.
Hrdy, Sarah Blaffer. Mother Nature: A History of Mothers, Infants, and Natural
Selection, New York, Pantheon, 1999.
Martin, Emily. The Woman in the Body: A Cultural Analysis of Reproduction,
Boston, Beacon, 1987.
Museum of Menstruation: http://www.mum.org (Voir les bibliographies en ligne sur la science et l'histoire sociale des menstruations et les nombreux documents de référence sur les accessoires liés à la menstruation).
O'Grady, Kathleen. « Contraception/Birth Control », dans An Encyclopedia of Women and Religion, Serinity Young et coll., New York, Simon and Schuster, 2000.
(à paraître)
Profet, Margie. « Menstruation as a Defense Against Pathogens Transported By
Sperm », Quarterly Review of Biology, vol. 68, no. 3 (septembre 1993), p. 335-381.
Strassmann, Beverly I. (1996) « The Evolution of Endometrial Cycles and Menstruation », Quarterly Review of Biology, vol. 71, no 2 (juin 1996), p. 181-221.