Il y a presque vingt ans, l’Association canadienne pour la santé mentale
(ACSM) publiait, sous le titre Women and Mental Health in Canada : Strategies
for Change [Les femmes, la santé mentale, les maladies mentales et
la toxicomanie au Canada : un survol], un rapport détaillé sur
le problème de la santé mentale chez les femmes du Canada,
préconisant un ensemble de mesures. Le document effectuait une mise
en garde contre les effets de la féminisation de la pauvreté et
de la violence et attirait l’attention sur le nombre disproportionné de
femmes ayant reçu un diagnostic de dépression ou d’anxiété.
Il renfermait 25 recommandations, dont la mise sur pied de services de garde
abordables et d’excellente qualité, l’adoption de politiques
relatives à l’équité salariale, la reconnaissance
du travail non rémunéré en matière de prestation
des soins et la création d’un centre national d’information
sur la recherche et l’élaboration de programmes axés
sur la santé mentale chez les femmes.
À l’époque, le rapport avait été enterré rapidement
et ses recommandations avaient sombré dans l’oubli.
En mai dernier, le Comité sénatorial permanent des affaires
sociales, des sciences et de la technologie, présidé par le sénateur
Michael J.L. Kirby, publiait les conclusions d’une nouvelle étude
de trois ans sur la santé mentale, la maladie mentale et la toxicomanie
au Canada. Intitulé De l’ombre à la lumière, le
rapport révèle que le domaine de la santé mentale souffre
d’immenses lacunes qui contribuent à aggraver les cas de maladie
et à décharger sur les familles (sur les femmes en particulier)
la responsabilité des soins. Le document souligne également l’effet
déterminant de certains facteurs sociaux, comme la crise du logement,
sur l’intégration et la guérison. Ses auteurs recommandent
entre autres d’étendre la prestation des soins et d’augmenter
le nombre de logements avec services de soutien, une bonne nouvelle pour les
femmes, puisqu’elles représentent la majorité des prestataires
de soins non rémunérés au Canada.
Malgré ces recommandations judicieuses, le rapport Kirby passe néanmoins
sous silence certaines différences notables qui existent entre hommes
et femmes en matière de santé mentale, de maladie mentale et
de toxicomanie, omission pour le moins troublante.
Car les chiffres sont là pour le confirmer : les données sur
la fréquentation des services de santé au Manitoba et au Québec
révèlent qu’au cours des dix dernières années,
les femmes ont été beaucoup plus nombreuses que les hommes à recevoir
un diagnostic de problème de santé mentale et de trouble dépressif
ou anxieux. Il en va de même pour la prescription des psychotropes, ainsi
que des anxiolytiques et antidépresseurs. Au Canada, 13 % des femmes
consomment des calmants et des somnifères, contre 9 % chez les hommes.
Selon les données publiées par l’Enquête nationale
sur la santé de la population, les femmes sont plus enclines à vivre
un épisode de dépression majeure : le taux d’incidence
annuel est deux fois supérieur chez elles. Elles sont aussi deux fois
plus susceptibles de sortir du cabinet du médecin avec une ordonnance
d’anxiolytique ou d’antidépresseur en main.
Le même constat s’applique aux toxicomanies. L'organisme de la
femme est plus sensible que celui de l’homme aux effets de l’alcool,
du tabac et des autres drogues; de nombreux problèmes associés à la
toxicomanie, comme les maladies du foie, apparaissent plus tôt chez la
femme que chez l’homme. Souvent, la toxicomanie et les problèmes
de santé mentale surviendront simultanément chez les femmes victimes
de violence et de traumatismes, selon un processus complexe et indirect, dont
les facteurs se renforcent mutuellement. Au moins deux tiers des femmes aux
prises avec un problème de toxicomanie ont rapporté souffrir
d’un trouble de santé mentale concomitant tel que le syndrome
de stress post-traumatique, l’anxiété ou la dépression.
Les autorités internationales en matière de santé mentale
sont de plus en plus conscientes de ces différences et de leurs causes.
C’est le cas notamment d’organismes comme l’Organisation
mondiale de la santé (OMS), qui admettent que certaines maladies mentales
affectent les femmes de façon disproportionnée et spécifique
et, de plus, qu’elles sont souvent déclenchées par des
facteurs de risque comme la violence sexospécifique, une situation socioéconomique
défavorable, la faiblesse et l’inégalité des revenus
et l’obligation d’assumer la responsabilité des soins. En
septembre dernier, l’Association mondiale de psychiatrie (WPA) adoptait
le International Women’s Mental Health Consensus Statement [Protocole
d’accord international sur la santé mentale des femmes], qu’ont
signé 140 de ses associations membres. Le document, qui a été cautionné par
plusieurs autres organismes internationaux dont la Fédération
mondiale pour la santé mentale, réclame l’adoption de politiques
en santé mentale qui tiendront compte du rôle particulier que
jouent les femmes dans les sphères de la procréation, de la famille
et de la société, et de leur situation socioéconomique
souvent précaire.
Malgré les données probantes à cet égard – et
en dépit des nombreux engagements pris par le Canada d’intégrer
une analyse comparative entre les sexes (ACS) dans l’élaboration
de ses programmes et politiques –, la question du genre reste souvent
absente des études sur la santé menées par le gouvernement
fédéral. Le rapport De l’ombre à la lumière
n’y fait pas exception : l’absence d’attention portée
aux différences entre hommes et femmes sur le plan physiologique et
social ne laisse en rien espérer que les solutions préconisées
parviendront à répondre aux besoins des femmes en matière
de santé mentale.
Dans une tentative de relancer le débat sur cette question, le Réseau
canadien pour la santé des femmes a établi récemment un
comité spécial chargé de synthétiser les connaissances
de plus de 25 spécialistes en matière de santé mentale
chez les femmes canadiennes. Ce comité formulera un ensemble de recommandations
destinées à améliorer la promotion de la santé mentale
et la prise en charge, ainsi qu’une série de notes d’information
sur des questions touchant la santé mentale chez les femmes : traumatismes,
dépression, médicaments psychotropes, troubles de l’alimentation
et questions relatives à des populations spécifiques.
Or c’est bien plus que d’un nouveau rapport dont nous avons besoin.
L’immense tâche qui nous attend, soit d’assainir notre système
de soins de santé mentale, devra se fonder sur un examen attentif des
facteurs liés au genre et à la diversité. Pour ce faire,
il faudra réunir, au sein de la commission canadienne de la santé mentale
que propose d’établir le rapport Kirby, des femmes et des hommes
en nombre égal; entreprendre une étude systématique de
la santé mentale, de la maladie mentale et de la toxicomanie au Canada
selon une perspective qui tient compte du genre; et soutenir davantage les
modèles de prestation des soins axés sur les femmes. Il faudra
aussi analyser les effets de la pauvreté et de la violence infligée
par un partenaire intime sur la santé mentale des femmes et destiner
des fonds au traitement de pathologies comme la dépression et les troubles
liés aux traumatismes, dont souffrent les femmes en nombre disproportionné.
Nous ne pouvons nous permettre d’attendre encore vingt ans. Pendant
combien de temps encore les besoins des patientes et des fournisseuses de soins
rémunérés et non rémunérés continueront-ils à être
relégués dans l’ombre?